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De multiples visages pour une voix unique
Mustapha Khraïef
Publié dans La Presse de Tunisie le 29 - 06 - 2010

La célébration du centenaire de la naissance de Mustapha Khraïef est prévue pour les 8, 9 et 10 octobre prochain à Nefta. Elle a été annoncée par le ministre de la Culture et de la Sauvegarde du patrimoine lors d'une conférence de presse qui a eu lieu en mai dernier. Qui est ce poète dont le nom est parfois voilé par celui de son illustre frère, Béchir ?
«''Si'' Mustapha était un homme têtu qui n'en faisait qu'à sa tête. Il passait d'un domaine à un autre, ne suivant que son intuition», nous confie le neveu de l'écrivain, Mohieddine Khraïef, également poète. Le souvenir de son oncle le renvoie systématiquement à Nefta, son oasis natale. Et c'est avec des vers improvisés que ce poète peint le cadre dans lequel sont nés les frères Mustapha, Béchir, Hédi et toute la famille Khraïef. Il a parlé du désert, des palmiers et des sources limpides souterraines, ainsi que de l'ambiance qui régnait dans l'immense houch de Cheikh Brahim. «Mon grand-père avait épousé quatre femmes, dont la mère de Mustapha, qui était une Tunisoise de souche (la famille Ben Miled). Chacune de ses épouses possédait un département au sein du grand houch. Sauf «l'étrangère», la plus gâtée, qui s'était isolée dans un pavillon un peu à l'écart du reste. Le cheikh veillait à ce que rien ne manquât à sa dernière femme. Il lui avait même fait bâtir un hammam turc, à l'image de ceux qui existaient à la Médina de Tunis», rapporte Mohieddine, une moue au coin des lèvres.
Malgré cette «séparation de territoire», le petit-fils Khraïef parle d'une famille nombreuse mais très soudée, qui s'aime avec intensité. L'émotion l'a submergé quand il s'est rappelé la tendresse de ses tantes et l'attention de ses oncles… C'est grâce à cette ambiance d'amour qu'il a appris à écrire de la poésie et à aimer la vie à l'instar de Mustapha Khraïef.
Au houch de Sidi Brahim, tout le monde déclamait de la poésie : les hommes en arabe littéraire et les femmes en dialecte tunisien…
En 1920, la petite famille de Mustapha a quitté Nefta pour aller vivre dans la capitale. Le père, Cheikh Brahim, un riche notaire, avait beaucoup d'ennemis au bled. Il a préféré donc immigrer avec les petits à Tunis et laisser aux grands la charge des terres et des henchir. Il a acheté, à la médina, toute une rue (la rue Sidi Zahmoul à Tourbet El Bey), où il a bâti un somptueux palais, «une pure merveille ! C'est dans cette maison que Béchir Khraïef a rendu son dernier souffle», précise-t-il.
L'école de la vie
Mustapha Khraïef était l'enfant gâté de son père. Ce dernier lui a prodigué toute son attention. Il lui a appris le Coran et l'a inscrit à l'école coranique la plus célèbre de l'époque, appelée «Assalem El kor'ani». Le fils a eu comme maîtres Cheikh El Mourali et Mohamed Manouchou, de célèbres littéraires. A l'université de la Zitouna, Mustapha Khraïef a rencontré l'élite intellectuelle, représentants du mouvement littéraire de Tunis parmi lesquels Abou'l Kacem Chabbi, Jaleleddine Nakach et Tahar Haddad, … «Mais sur un coup de tête, mon oncle a quitté la Zitouna par aller errer dans les rues», rapporte Mohieddine Khraïef. Sur son chemin, Mustapha rencontre Ali Douagi, avec qui il franchit toutes les limites. Ils avaient le même état d'esprit vagabond, la même impulsion artistique, le même grain de folie. «Ali Douagi est venu, chez nous, dans notre houch à Nefta. J'étais petit mais je me rappelle si bien l'harmonie qui existait entre eux. C'est chez nous que Douagi a rencontré Hiddi (l'héroïne des nouvelles de Douagi), une femme respectueuse qui portait des vêtements d'homme». Mustapha et Ali ont continué leur éducation dans un café célèbre qui a vu naître le groupe Tah't es'Sour.
Les médias
C'est avec ce groupe que Mustapha avait pratiqué le journalisme. Par manque de rédacteurs professionnels, les directeurs de journaux faisaient appel à ces littéraires pour noircir les pages. Le premier poème de Mustapha Khraïef a été publié en 1924 au journal El Wazir. Depuis, le poète n'a jamais cessé d'écrire, jusqu'à l'année de sa mort, en 1967. Il publie de tout : de la poésie à la critique artistique en passant par la nouvelle, le théâtre, la chanson. «Nous avons rassemblé 300 articles environ, publiés dans 27 revues». Sa chronique s'appelait Nous marchons, dans laquelle il note tout ce qu'il voit et tout ce qui l'intrigue : un bonjour matinal ou une réflexion naïve captée, un jour, en sirotant son café peuvent faire le sujet d'un article. «Il avait un style original et rare qui pourrait même être étudié à l'institut de presse et des sciences de l'information», propose encore Mohieddine Khraïef.
Mustapha a laissé aussi son empreinte à la radio. A son actif, plusieurs émissions dont Baba Sonbel, A chay be chay youdhkar, avec Habib Chiboub et Mathaf el oghniya, avec Hamadi Essid. Le neveu a rassemblé tous les enregistrements. Il les a tous écoutés, analysés, répertoriés. «A chaque fois que je les consulte, je me sens en face d'un oncle légendaire. Il décide à la dernière minute de ce qu'il va passer sur les ondes. Il improvise tout, du texte jusqu'à la chanson, sans aucun document à l'appui. Ses émissions sont parfaites, sans fausse note», nous confie-t-il. Editer ces enregistrements à l'occasion du centenaire serait, pour Mohieddine, une belle initiative.
Khraïef était surtout un homme de principe. Dans ses nouvelles, il retourne souvent à son oasis d'origine, Nefta. Dans sa poésie, il évoque son amour de la patrie, du Maghreb, et exprime son appartenance arabe. Il produit des phrases touchantes avec très peu de mots. S'il varie ses styles, ses orientations et ses tendances, il garde toujours une même devise : ne jamais oublier son âme, son identité, ses origines.


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