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Farhat OTHMAN : Ce qu'implique cette vérité que chacun s'approprie
Publié dans Leaders le 22 - 06 - 2012

Il est des moments où l'actualité nous impose la clarification nécessaire que l'on tergiverse parfois à faire au détriment de ses propres convictions, pour des raisons jugées plus ou moins contraignantes.
La parution à Paris du livre de Leila Ben Ali(1) en est l'illustration la plus évidente. Elle y parle de sa vérité (c'est le titre de l'ouvrage); et la question qui s'est posée, bien même avant la sortie de l'ouvrage, était de savoir quelle attitude adopter à son égard.
On dédaignera parler ici de l'attitude des uns et des autres qui a balancé entre le mépris et l'indifférence, d'un côté, l'indignation, le courroux, de l'autre et se modulant en une infinité de nuances. Ce qui nous intéresse, au-delà de la forme du livre et encore moins de son contenu — le fond se réduisant, pour certains ouvrages à leur forme, ce qu'elle est censée représenter —, c'est le rapport à la vérité qu'entretiennent nos élites, surtout politiques, notamment les faits qui forment la trame du livre.
De la vérité
Je n'ai pas besoin de rappeler ici que, pour moi, la vérité (vers-ité) est une orientation, cet horizon vers lequel se tourner. Cette vérité, que chacun s'approprie, n'est en rien une propriété, une possession ou une acquisition; elle n'est même pas un but à atteindre, puisque jamais atteint. Comme le tonneau des Danaïdes, l'écrin qu'on lui dédie, croyant l'y recueillir en relique, se vide continuellement de son contenu. Pourtant, ainsi que l'air, elle y est sans y être; et tel cet air, elle nous entoure et on la respire sans y faire attention. Ainsi ne fait-on plus attention à ce qu'on respire, à la qualité de notre air qui se pollue, risquant de devenir irrespirable.
De quoi s'agit-il en fait? De l'air de la Révolution tunisienne que j'ai appelée, depuis le début, « Coup du peuple » par référence au classique pronunciamiento, dont la thèse revient sous "la plume" de Leila Ben Ali après bien d'autres. Or, ce qui s'est passé le 14 janvier n'était pas un coup d'Etat, sauf à considérer l'Etat de ce coup subitement élargi aux couches populaires, mû par cette âme du peuple dont on parle si abondamment en philosophie politique ou encore en sociologie et à laquelle, pourtant, on prête si peu attention dans la pratique.
Oui, c'est l'âme du peuple chantée par son visionnaire de poète qui a fait l'histoire en Tunisie, imposant sa Volonté de vivre ! Peu importe après qu'il y ait eu de petites mains pour parachever le travail de fond, car l'essentiel était déjà réalisé, imposé même par la Providence incarnée dans les masses populaires. Ne parle-t-on pas de génie des peuples et, en l'occurrence, du génie tunisien? Eh bien, il existe bel et bien et il a fait la preuve de sa réalité auprès de tous les prétendus rationalistes et les sceptiques ! De fait, il faut toujours se garder de réduire la réalité au principe qui lui est accolé si facilement, et qui n'est que ce réel souvent inaperçu pour être trop évident, ce « réal » selon la récente terminologie de la sociologie wébérienne la plus innovante.(2)
De l'imagination
Or, il est parfois surprenant, sauf pour les plus avertis des observateurs de ce réel/réal, l'actuel et le quotidien occupant désormais une place de choix dans les analyses scientifiques, de réaliser à quel point la sagesse se révèle finalement si banale; ne dit-on pas qu'elle est, à son niveau le plus commun et dans le même temps si épuré, foncièrement populaire?
Et on oublie souvent pareille sagesse, s'évertuant à échafauder les concepts et les systèmes les plus sophistiqués pour expliquer ces réalités au lieu de simplement chercher à les comprendre tel qu'elles se présentent à nous en un donné social cohérent malgré une apparence illogique et/ou désordonnée.
Ainsi, en politique serine-t-on à l'infini que le moteur d'une bonne gouvernance est l'expérience, cet art politique qu'on chercherait tel le Graal pour d'aucuns, alors que c'est plutôt en l'imagination que, tout bêtement, se résout l'essentiel de pareil art. En effet, de nos jours, on peut parfaitement être sans la moindre expérience dans le domaine politique et ne pas moins réussir, et ce en faisant montre d'un minimum d'intelligence au sens de lien de communication, de talent d'écoute. Car pareil art est précieux, permettant de soigner non pas son apparence de sympathie, réelle ou supposée, mais sa véritable empathie avec le peuple, tout le peuple, surtout le plus humble de ses membres.
Cela nous amène à nous demander, lorsque le talentueux Béji Caïd Essebsi lance son dernier Appel, s'il fait réellement un acte de citoyen responsable, consistant à proposer au pays ses services et son immense talent dont nul ne doute ou, tout simplement, s'il ne sert, en dernière analyse, que son propre ego, n'échappant pas à la tare antique du politique infatué de sa personne, se considérant le meilleur, l'homme qu'il faut à la place qu'il faut?
Certes, concernant notre illustre personnage, c'est assurément vrai que son expérience est immense, mais est-ce légitime de s'y arrêter ? Cela ne traduit-il pas, pour le moins, ce que j'appellerai une pensée monarchiste ou monarchisante, sinon dictatoriale, de la compétence politique alors que nous avons besoin d'une conception qui soit réellement démocratique et donc, pour l'essentiel, humble et réalisant surtout la rupture avec le passé? Et que serait la démocratie si elle n'est pas servie par les enfants du peuple au prétexte qu'ils n'ont pas du métier? Et qu'est-ce qui caractérise ce peuple sinon son savoir non pas académique mais pragmatique?
Il faut dire que pareil esprit, s'il devait être avéré chez notre illustre politicien (qui aurait alors gardé de son mentor Bourguiba son culte de la personne), il ne lui serait pas propre; il est tellement banalisé qu'il est partagé par ceux dont BCE conteste justement l'expérience pour proposer la sienne à la place.
Ainsi, au lieu d'innover dans l'exercice du pouvoir, au lieu de puiser leur inspiration dans l'air du temps, dans l'ambiance populaire, nos gouvernants cherchent à se conformer au standard dominant, comme s'ils avaient à plaire à leurs pairs et non pas à satisfaire le peuple. D'où leur échec patent, un échec qui est surtout celui de prendre en compte l'impensé du peuple si évident pourtant dans son comportement quotidien. Aussi leur souci majeur est-il de faire partie de la meute politique au lieu d'être en syntonie avec le peuple, traduisant moins les exigences populaires en actes concrets, même limités et symboliques, que les diktats d'un conformisme politique. Pourtant, le gouvernement en place a assez d'atouts pour réussir auprès de ce peuple au lieu de se contenter d'essayer de lui plaire comme il a su le faire à l'occasion de la dernière élection.
Pourtant, aujourd'hui, il se doit non pas de complaire aux masses, comme il se laisse aller à le faire, en usant de la logomachie propre au microcosme politique, mais de parler sa langue et puiser sa thématique dans l'imaginaire populaire. En un mot, oser mettre l'imagination au pouvoir.
De la symbolique
Quel est cet imaginaire (dont on ne doute plus de la réalité comme structure anthropologique constante en sociologie) dans lequel il échet de puiser des actes a la charge symbolique équivalant au plus performant des plans d'action? Je les ai déjà synthétisés dans d'autres articles(3) en deux actions majeures, l'une se situant sur le plan interne et l'autre sur le plan externe, toutes deux étant grosses de retombées et de conséquences en chaînes.
Sur le plan interne, cela concerne la vérité officielle sur les circonstances obscures du Coup de peuple, ce qui suppose du courage, non seulement en paroles, mais aussi en actes, y compris quant aux responsabilités des uns et des autres.
La vérité fait certes parfois mal, et même peur, mais je tiens le peuple pour être assez mûr et capable de gérer avec tact toutes les implications pour peu que l'on ne doute pas de son intelligence en le traitant en adulte qu'il est parfaitement. Car, tel un adulte demeurant éternellement enfant aux yeux de ses géniteurs, nos politiques se sont habitués à se comporter en parents et ne sont pas en mesure de se débarrasser, sans se faire violence, de ce qui est, pour le moins, leur péché mignon.
Sur le plan externe, c'est bien évidemment le passage au stade de la maturité démocratique que manifeste la question symbolique de la libre circulation du Tunisien, non pas tant en un acte politique qu'en un geste à haute charge symbolique et à conséquences multiples et variées. Ainsi, relativement à l'Europe, premier partenaire concerné par la question, une telle démarche l'amènera certainement à une issue inéluctable consistant à envisager la nécessité d'un véritable pacte de civilisation en Méditerranée comme prolongement logique du pacte à renouveler entre ses membres, ce qui correspondrait à son propre intérêt.
C'est que dans les cercles européens les plus sérieux, comme l'affirme le professeur Patrick Tacussel dans une réflexion en cours d'élaboration dont il nous a fait part de sa primeur, l'on arrive désormais à penser que le salut de l'Europe est de passer du serment et de l'allégeance, qui ont été la caractéristique majeure de l'Europe prémoderne, au pacte; ce pacte que je qualifie de civilisationnel en y intégrant la démocratie naissante au Maghreb qu'est la Tunisie.
Du courage
Aujourd'hui, il nous faut un véritable courage politique qui nous autoriserait à aller à l'encontre du conformisme, passer du dévoiement au dévoilement de la vérité et d'une attitude de diachronie vis-à-vis des attentes du peuple à une totale synchronie. Pour commencer, cela nous amènera à prendre assez conscience de la valeur certaine de la place arrachée par ce peuple au coeur de la politique internationale et de ses implications. En effet, Il nous faut ni douter de l'importance de cette place ni du génie populaire attesté aussi bien par l'histoire ancienne que la plus récente des actualités.
Il nous est demandé aussi de comprendre que l'utopie ne désigne pas forcément ce qui est censé être irréalisable, mais aussi et surtout ce qui est irréalisé, et donc à réaliser. Il urge, par conséquent, que les hommes politiques tunisiens se mettent au diapason de leur peuple en ignorant leur ego, en abandonnant la conception dépassée de la politique et en se mettant à penser au rythme et à la manière populaires : une pensée innovante, libertaire même dans ses excès qui ne sont qu'une exigence d'authenticité.
Pour cela, ils doivent cesser de faire partie de ceux qui disent la politique pour être de ceux qui la font. Ainsi seulement ils ne se soucieront plus de ce que Claudel appelait le clapotis des causes secondes pour relever enfin d'une posture en adéquation avec notre temps de la postmodernité consistant à renouer avec la notion de fusion, d'immersion dans ce corps dont tout vrai politicien est censé être l'émanation. Ce qui suppose d'être attentif à l'ambiance populaire et en saisir l'atmosphère mentale, pour employer une expression de P. Tacussel.
Et qu'ils méditent ce qu'écrit ce sociologue réputé qui m'honore de son amitié, Michel Maffesoli, et qui gagnerait à être plus connu en Tunisie, sa pensée théorisant ce qui s'y passe et annonçant ce qui s'y passera demain : « Ce dont il n'y a aucun doute, c'est que cette intelligentsia semble avoir peur de penser. Ou, du moins, qu'elle ne considère pas que penser soit quelque chose d'essentiel, préférant se contenter de dogmes idéologiques et d'autres certitudes théoriques(4). »
Cessons ainsi de parler du double langage des uns et du cynisme des autres lorsque, dans les faits, les actes sont finalement au diapason des attentes. Car aujourd'hui, en politique, on doit plutôt parler de pensée contradictorielle, celle où il n'est pas de contradictions entre les contraires, mais complémentarité. C'est que la politique ne doit plus être perçue ni faite à l'antique, la postmodernité nous imposant une nouvelle grille de pensée pour être en phase avec une réalité qui ne se réduit pas au fameux principe réducteur, mais à un réel complexe, un donné qu'il ne faut pas juger, mais percevoir et accepter.
C'est la nouvelle angoisse existentielle, une angoisse comme un doute, mais un doute méthodique n'ayant plus rien à voir avec le cartésianisme du cogito, le cogito postmoderne se déclinant en termes d'émotions. En effet, c'est l'émotionnel qui caractérise l'homme postmoderne, et que la morsure du présent, pour citer C. Péguy, rend si évident.
Et, surtout, qu'on n'oublie pas, comme le rappelle G. Simmel, que le conflit est une forme de socialisation et que s'il imprègne le quotidien tunisien, c'est que le peuple n'accepte pas la politique de ses élites, car il ne comprend plus leur langage puisqu'ils parlent une autre langue que la sienne, celle de leur carrière.
Pour finir, paraphrasons un autre monstre de la pensée occidentale, G. Bataille, pour dire : Faire de la politique, ce n'est pas se prendre au sérieux, puis vivre(5) !

Farhat OTHMAN
(1) Ma vérité de Leïla Ben Ali, Editions du Moment, Paris, 21 juin 2012.
(2) La sociologie de mon ami, le professeur Michel Maffesoli.
(3) On peut en prendre connaissance sur mon blog Tunisie Nouvelle République : http://tunisienouvellerepublique.blogspot.fr/
(4) La République des bons sentiments, éditions du Rocher, Paris, 2008.
(5) Bataille disait : Jouer, c'est ne pas se prendre au sérieux, puis mourir. Or, l'on sait que la scène politique est un théâtre et que les politiciens sont des acteurs, pour le mieux, sinon des saltimbanques. Et alors, la jonglerie n'est pas loin !


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