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La nouvelle discorde
Note libre
Publié dans Le Temps le 29 - 02 - 2012

Entre le moment révolutionnaire ayant entraîné la chute de l'ancien régime, et celui de l'élection d'une Assemblée constituante fixant l'entrée dans la démocratie, la société tunisienne s'est engagée dans une remise en question fondamentale d'elle-même. Elle s'est investie de la tâche colossale de choisir ses nouveaux représentants pour bâtir une autre république, où le sort de chacun dépendrait de son choix individuel, de sa responsabilité intellectuelle, de sa liberté religieuse.
Mais entre le moment où la dictature tombe, et celui où la liberté s'édifie, il n'est pas exclu que les discordes de la société, dont on pressentait la gravité en raison même de la répression qui les contenait jusqu'au 14 janvier 2011, ne révèlent un drame insoluble entre des citoyens désormais affranchis de tout ascendantautre que celui de leurs convictions. La cohabitation va-t-elle être possible entre ceux qui lient la raison politique à la nature séculière des institutions, et ceux qui, par une vision du monde indissolublement rivée à la sagesse divine, ne conçoivent la cité idéale que dans l'appel d'une inspiration sacrée, et d'une Loi sainte qui lui corresponde ? Contrairement à ce que l'on croit, ici ce n'est pas une opposition entre les élites intellectuelles et le peuple, mais entre deux types d'élites. L'une appartient à la mouvance identitaire, qui veut bâtir une constitution politique conforme à la restauration des « origines », avec toute l'inflation subjective et quasi-sacramentelle qui s'attache à ce mot, et l'emprise liturgique qu'y exerce le dogme religieux. L'autre se pense dans une vision de la liberté, de l'égalité et de la dignitéau-delà des archaïsmes identitaires, et voulant élever les Tunisiens au rang de modernes à part entière, c'est-à-dire émancipés de la tutelle étrangère, de la domination étatique, et de l'oppression religieuse intime.
Pour ces affranchis, la croyance dans la religion de leurs pères représente un trésor de la mémoire, par cette exquise délicatesse que l'Islam donne aux êtres dans la retenue et la discrétion spirituelles, qui sont les vrais signes de l'amour du prochain. Pour eux cette donnée historique fait partie d'une constellation où d'autres traces sublimes dessinent le pays. Ces modernes pensent que la vie politique a plus à voir avec l'esprit scientifique qu'avec l'esprit métaphysique. Ils conçoivent la future démocratie comme une culture des autres et de soi, où le souci d'objectivité et de neutralité dans le gouvernement des hommes forme la base d'un consensus constitutionnel. Dans cette perspective, les idées politiques ne sont pas plus sacrées les unes que les autres, elles sont à égalité dans le combat pour la réduction des injustices, des inégalités, et de l'indigence. Et, quand elles entrent en compétition, par exemple entre des courants de droite, du centre ou de gauche, c'est toujours sur un fondunanime de valeurs universellement admis, consigné par les temps modernes dans la charte des droits de l'homme. C'est d'ailleurs cette unanimité qui a ébranlé l'assise de l'ancien régime. Les Tunisiens se sont déclarés en révolution dans cette visée humaniste même, où, quel que soit notre degré de piété ou d'impiété, on est tous d'accord pour que la politique soit la protection irréversible de ces valeurs mêmes. Une constitution n'a de sens que dans cet accord primordial qui précède les croyances personnelles : la similarité de la condition humaine, la valeur suprême de l'humain à la source du pacte que les Tunisiens s'apprêtent à signer entre eux. Si cet accord qui transcende le religieux ou l'irréligieux n'est pas total, si la similitude d'une conscience humaine qui doit être protégée des passions des uns et des autres n'est pas la loi qui soude les Tunisiens dans leur humanité, il ne peut y avoir de constitution démocratique.
Au contraire, pour l'élite qui choisit le pacte identitaire, la source de la loi n'est plus l'identité humaine, mais l'identité religieuse, la fraternité musulmane, considérée comme un humanisme de nature supérieure, créé par l'intelligence divine. Le politique ne peut se doter d'une constitution qu'en passant par le jugement d'une approbation céleste. L'arbitre de la constitution, celui qui la protège des aléas des erreurs humaines, c'est le Très-Haut, qui parle au cœur de chacun la langue de la vérité. Aux yeux de cet humanisme confessionnel, la conscience humaine seule n'est pas assez solide pour graver des principes indestructibles. Sans la loi révélée, elle est une valeur corruptible, incapable de tenir par serment la collectivité. La nature humaine est par elle-même trop faible pour bâtir un édifice que seulpeut porterune armature spirituelle invisible, qui est la communication avec Dieu. Seule la proximité morale du Créateur, durant les travaux de la Constitution, assure à ses élus (de Dieu et du peuple en même temps) la force d'âme nécessaire à l'œuvre titanesque derédiger un contrat qui mette la vie politique à l'abri du mal, et de donner au futur Etat l'assise dont la société tirera sa paix et sa stabilité. C'est cette politique confessionnelle (encore introuvable) que cherchent les islamistes tunisiens. Mais ils laissent entendre que le régime futur ne peut plus se fonder sur une doctrine républicaine quia failli à ses principes séculiers dans un long pouvoir sans partage, mais sur celle d'uneloicéleste. A leurs yeux, la république a délaissé la démocratie pour le despotisme parce qu'elle anégligé les principes de charité et d'égalité contenus dans les enseignements religieux. Seule la valeur centrale de la foi peut raviver chez le citoyenle goût du bien et du juste au service de la collectivité, ces vertus dévoyées dans l'agnosticisme républicain. Les anciens dirigeants, Bourguiba et Ben Ali,désormais associés sans distinction aux figures du Malin, même par des « modernes »dont la surenchère fait trop résonner leur silence antérieur, rend la tâche facile aux nouveaux vicaires du peuple que sont les nahdhaouistes, pour démontrer que le Divin l'a emporté contre le Malin, et de ce fait, doit être récompensé par une Constitution à l'image de sa Bonté infinie.
Dans ces deux visions contraires du politique, l'une fondée sur la force de la conscience humaine en tant que telle, imprégnée de l'amour du prochain par la seule appartenance à la condition humaine, l'autre fondée sur la puissance religieuse liée au Créateur, il y a la logique d'un divorce qui séparela société tunisienne quant à la définition de son identité politique. Or, une Constitution est d'abord, comme je l'ai dit, le fruit d'un consensus qui ne souffre aucune divergence morale, et qui pose les prémisses d'un serment irréfutable entre les partis, sans la moindre place pour le malentendu philosophique. Les différences, les désaccords, les variantes confessionnelles, les doctrines spirituelles ou politiques ne peuvent s'épanouir qu'après l'assurance d'un accord complet, par tous les Tunisiens sans exception, sur les traits constitutifs de leur tunisianité. Sans ce socle de valeurs intangibles, qui donnent aux individus le droit de s'affronter après s'être entendus sur l'essentiel, il n'y a pas de vie démocratique possible. Avant toute règle qui préside à la cohabitation pacifique de la majorité et de la minorité, il faut que la majorité comme la minorité acceptent d'appartenir à un pays commun, le même pour tous, dont le dénominateur incontesté est le caractère national.
Orles travaux de la Constituante, au lieu de conduire les Tunisiens à consolider cette étape primordiale de la communion où la vie politique est fonction d'une identité nationale conforme aux valeurs de l'Indépendance et de la révolution réunies, les jette les uns contre les autres dans un conflit culturel insoluble. La Constituante s'avère le piège où l'Etat, déjà amoindri par toutes sortes d'abus historiques qu'il n'avait pas su contenir, risque d'être carrément remis en question. Ce danger, pourtant prévisible dès le début, a échappé à ceux qui, nombreux dans la société civile et les courants modernes, s'étaient emballés à l'idée d'une Constituante neuve et pure, avec la certitude qu'ils en seraient les principaux bénéficiaires en tantqu'héritiers naturels d'une révolution non-religieuse dans ses principes. Ils imaginaient une Constitution à leur image, où ils auraient joué un rôle clé, persuadés qu'elle règlerait définitivement, grâce à leur présence active en son sein, la question de la tyrannie politique. Cette illusion s'est dissipée. On découvre au contraire qu'une Constituante est aussi le miroir de la société. Elle peut être le lieu d'une noble compétition entre militants, mais aussi une arène cruelle où prévaut la loi du plus fort. On a d'ailleurs entendu dans la Constituante, en écho aux groupuscules violents qui sévissent dans la rue, des sectarismes échevelés qui auraient dû faire se lever et sortir tous les Constituantsen même temps. Leur faible réaction collective infirme la notion même de constitution empreinte d'esprit « civil ». La Constituante est devenue le microcosme d'une société elle-même « incivile ».
La naïveté des progressistes, de ne pas avoir pressentique dissoudre brutalement la Constitution de 1959, dont le seul tort était d'avoir subi les violations de l'exécutif, équivalait à saper la nature républicaine du régime tunisien, au prétexte que celui qui l'a conçue était un despote, s'est retournée contre eux. On ne change pas la nature d'un texte fondateur pour la seule raison qu'il a été mal appliqué ou trahi. Que la première constitution soit restée lettre mortene devait pas faire d'elle un texte mauvais en soi. La Constitution de l'Indépendance était, à plus d'un titre, révolutionnaire et potentiellement démocratique, si les nationalistes en leur temps l'avaient voulu. L'illusion d'une constitution ex-nihilo, libre de toute attache au passé, pour initier la deuxième république, a ignoré que la valeur d'un texte ne vaut que par la loyauté de ceux qui l'appliqueront dans sa lettre et son esprit. Or, rien ne dit que la nouvelle constitution, même si elle est supérieure à la première dans ses articles, ne subira pas le même sort.
Il est même à craindre que la Constitution future, non seulement ne sera pas meilleure que la première, mais risque de faire reculer certaines dispositions de droit. L'élan patriotique qui avait donné à la première sa force unitaire, grâce au sentiment de souveraineté tunisienne – la Constitution devenant elle-même socle de l'identité politique et culturelle des Tunisiens –cet élan est retombé. La dissolution de la constitution de 59 s'aggrave d'une rupture dans la société entre deux projets politiquesqu'une religiosité intempestiveet factieuseempêche de réunir sous la bannière de l'appartenance tunisienne. Comment dès lors concilier dans un nouveau pacte, d'un côté l'idée que la religion n'est pas l'enracinement exclusif de la vie nationale, mais seulementune disposition psychique ou spirituelle parmi d'autres, dont la politique assure le libre-exercice sans y asservir la collectivité ? Et de l'autre l'idée que la religion est non seulement le seul fondement de la vie morale, mais la matrice qui ordonne par communion spontanée les règles de l'identité collective et le devoir politique lui correspondant ? Pour les uns, la religion est une expression de la vie culturelle, au même titre que la création artistique, esthétique, intellectuelle, une partition jouée sur l'instrument de son choix, similaire à toutes celles où l'imagination a sa part la plus noble. Elle exprime un sentiment auquel on se consacre ou se dérobe, sans que cela mette la communauté politique en péril. Pour les autres, la religion incarne la totalité de l'être pour qui l'emprise confessionnelle détermine le devoir politique, auquel il faut vouer non seulement ses idées, mais le salut de son âme. La politique devient elle-même une discipline mystique, et elle n'a de sens qu'à travers ce sacerdoce de missionnaires.
Dans cette absence de consensus entre deux tendances incompatibles de l'idéal collectif, le risque est alors qu'aucun pacte constitutionnel ne puisse tenir, ou pis, que cette contradiction flagrante trouve dans la Constituante une scène où elle va vivre sa mésentente dans un éclat brutal et irréparable. La Constituante,dont l'esprit est censé animer l'Etat et tous les corps institués, destinée à leur assurer entente et cohésion, risque aujourd'hui de mettre en danger l'Etat lui-même, dans le laboratoire où il était censé puiser son salut et sa pérennité. L'état d'esprit qui a conduit à l'emprisonnement d'un journaliste pour la publication d'une photo, dans le climat d'autres abus similaires, menace dans l'œuf une constitution qui n'existe pas encore, et raye, avant même qu'ils ne soient écrits, les articles dont le sens est précisément d'empêcher ce type d'abus. L'abus déroge à l'esprit du texte avant même que celui-ci ne naisse. Mauvais présage. Une partie de la Constitution est déjà avortée. Là où devait se forger l'entité démocratique, là elle découvre la possibilité de se fracasser, de se disloquer entre deux postures irréconciliables, puisque même le sentiment patriotique ne parvient plus à les rassembler. C'est la difficulté que nous traversons. L'identité nationale, qui avait mélangé le ciment de l'Etat au sable de la patrie, pour fabriquer le mortier solide qui devait tenir l'édifice, est en train de s'effriter. La conscience nationale, pendant plus d'un demi-siècle, n'a pas voulu de la démocratie. Aujourd'hui, la « démocratie »montre déjà qu'elle ne veut plus de la conscience nationale.
H.B (28 février 2012)


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