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Chronique, le mot pour le dire ! : Illi Chin'it itkammal lilitha !
Publié dans Tunivisions le 16 - 07 - 2013

« L'exercice du pouvoir a cela de corrupteur que, par le désir de le conserver, on est conduit bien souvent, soit à se relâcher de la rigueur des principes, soit à les compromettre dans des alliances équivoques : faiblesse aveugle, tristes tractations, où l'on perd de sa dignité, sans aboutir toujours au succès ».
Louis Blanc, Histoire de la révolution française, t. 8, p. 2
La confrontation qui se déroule actuellement entre les différentes composantes de la société civile et le Mouvement Ennahdha prouve, si besoin est, que la Troïka, qui est censée gouverner le pays, est une supercherie. Les alliés du parti majoritaire en sont pleinement conscients et acceptent le fait accompli. Bien plus, ils cautionnent, au nom d'une solidarité, d'un ordre très particulier, toutes les aberrations de ce dernier. La dernière en date porte sur la fameuse loi de l'immunisation de la révolution que le parti Et-takol, qui se disait pourtant opposé à toute forme d'exclusion collective, a fini par avaliser. Pour ce qui est de l'autre acolyte, le Congrès pour la République, qui n'est plus que l'ombre de lui-même, il y a longtemps qu'il s'est persuadé que le vocable non n'existe plus dans aucune langue. Ses dernières simagrées, au sujet de la constitution, n'empêcheront pas le rouleau compresseur de son « grand frère » de continuer sa marche irrévocable vers la gloire et, chemin faisant, de le réduire à néant. C'est peut-être pour cette raison que l'une de ses figures les plus représentatives, Madame le ministre de la femme, s'est découvert une fibre poétique qu'elle s'est empressée d'exploiter pour ramener les égarés dans la bonne voie, celle de sa Troïka, présidée par le virtuose chef d'orchestre Rached Gannouchi.
La société civile a compris tout cela et agit en conséquence. Elle méprise les satellites d'un pouvoir dévastateur, déterminé à restaurer une dictature d'un autre âge, la pire qui ait été conçue par les hommes au cours de leur histoire tourmentée, celle-là même que le résident de Carthage, le plus sûr des acolytes de la secte régnante, n'a pu s'empêcher de dénoncer en termes virulents. Le locataire du Bardo, lui, préfère jouer à l'autruche. Il n'entend et ne voit plus rien, et quand il lui arrive d'ouvrir les yeux ou de dresser les oreilles, il se contente de stigmatiser des faits isolés, donc marginaux, sans incidence aucune sur le processus politique en cours. C'est ainsi que l'appel au génocide, prononcé en pleine avenue Habib Bourguiba, par le chef du bloc parlementaire d'Ennahdha, n'a pas offusqué outre mesure le libéral Mustapha Ben Jâafar. Il s'agirait, selon lui, d'une « bourde » (mais de quel ordre ?) et, comme pour nous consoler, il assure que le concerné finirait bien par le regretter un jour ! En termes plus clairs, il ne faudrait pas trop compter sur le président de l'ANC pour lever l'immunité du chef du bloc parlementaire de son principal allié.
Grand Dieu ! M. Sahbi Atig, cette nature toute pétrie de bien, se repentirait, en son âme et conscience, et le bon peuple tunisien, suivant l'exemple du président de son ANC, passerait l'éponge. Plus personne ne parlerait d'un incident si futile. La constitution, qui suscite tant d'émois même dans le camp des alliés, devrait être servie au brave peuple tunisien dans les plus brefs délais. M. Sahbi Atig a son mot à dire là-dessus et il conviendrait de ne pas le distraire et, encore moins, de le troubler. Des imprudences pareilles pourraient coûter cher à des générations de tunisiens. Voilà pourquoi M. Ben Jâafar, très soucieux de l'intérêt commun et du devenir de la nation, pardonne leurs lubies et leurs excès aux Atig, Khédir, Chourou, Bannani, Ellouz et consorts. Qu'ils disent ce qu'ils veulent, ces belles natures, ces braves types qui s'escriment pour le bonheur de tous, c'est le résultat qui compte, autrement dit la constitution de la deuxième république, même si, dans l'une de ses déclarations cabalistiques, le leader d'Ennahdha affirme, sans détours, que le temps des républiques est révolu. Le printemps arabe – toujours lui – a en effet apporté la preuve que les monarchies sont plus fiables !
Cette déclaration est passée quasiment inaperçue. Les locataires de Carthage et du Bardo ne se sentent pas concernés par les dérives de leur principal acolyte. Il a bien le droit, comme tout le monde en Tunisie, d'émettre les opinions les plus extravagantes, cela ne veut pas dire pour autant qu'il faille lui en tenir rigueur parce que, manifestement, R. Gannouchi, n'a pas l'intention d'abolir la république. Messieurs Marzouki et Ben Jâafar oublient seulement que la république est l'œuvre de Bourguiba, et que leur allié s'est fait un devoir de ruiner l'œuvre de ce dernier, toute son œuvre. L'ex-premier ministre n'a-t-il pas parlé, avant son investiture, du sixième califat ? Ameur Lareïdh n'a-t-il pas fait, sur l'avenue H. Bourguiba – quelle coïncidence ! – l'éloge de l'Etat islamique, dépité qu'il était de ces faux démocrates, en Egypte comme en Tunisie, qui se plaisent bien dans leurs peaux de putschistes ! Les islamistes, démocrates dans l'âme, sont les victimes indiquées de la félonie laïque. Eux, qui ont joué le jeu, font toutes les concessions nécessaires, favorisé le dialogue et le consensus, renoncé à leur principe le plus cher, celui d'inscrire la Shari'a dans la constitution, doivent faire face aujourd'hui aux menées sournoises de l'opposition laïque qui s'est mis en tête de leur ravir leur bien le plus cher : leur légitimité électorale, caduque certes depuis le 23 octobre 2012, mais il s'agit, là encore, de l'avis de M. en Jâafar, d'un détail tout à fait insignifiant.
Le boucan du diable qui a été sciemment orchestré autour des dernières déclarations du « professeur » Sahbi Atig montre que la cabale contre le parti islamiste ne s'arrêtera pas de sitôt. Il est clair que les ennemis de l'Islam sont déterminés à compromettre le processus démocratique dans le pays. Leur mauvaise foi est désormais évidente. Susciter tant de bruit pour une malheureuse tournure métaphorique prouve que rien de ce que tentera Ennahdha ne ferait entendre raison à ces « imbéciles aventuriers » (sic), obtus de surcroît, qui voient des complots partout et qui crient – ô scandale ! – au génocide parce que le professeur Sahbi Atig s'est permis d'user du terme, si anodin, istabaha, qui veut dire, dans le contexte où il a été utilisé, rendre aux ennemis de la légitimité la monnaie de leur pièce. Rien de plus. D'ailleurs, le professeur (de quoi au juste ?) parlait sur le mode hypothétique et ne tenait pas de fusil mitrailleur à la main !
A cela, s'ajoute ce détail, particulièrement important : c'est à son corps défendant, et celui de toute sa confrérie, que le professeur Sahbi Atig s'est permis ce petit malheureux écart linguistique, sans grande conséquence en réalité. Excédé par les attaques arbitraires de ces laïcs belliqueux, poussé à bout par leur acharnement, il a perdu, pour un moment, son sang-froid. Cela arrive à tout le monde, et le professeur Sahbi Atig, réputé pour sa réservé et sa politesse, n'est pas infaillible. Il n'y a que les écervelés, ces « imbéciles aventuriers », ces charognards aguerris pour voir dans cette bévue un crime contre l'humanité et exiger – ô sacrilège ! – que le professeur soit traduit en justice. A ces idéalistes excités, Ennahdha, sage comme à son habitude, leur conseille de se tenir tranquille, surtout de ne rien tenter qui puisse compromettre la légitimité et la transition démocratique, sinon… sinon il y aurait du grabuge, beaucoup de grabuge, et le sang coulerait à flots ! A bon entendeur.
Les locataires provisoires du Bardo et de Carthage n'ont pas réagi à cette importante mise au point de leur allié. Leur silence traduirait – traduit conviendrait mieux – leur consentement. La légitimité est la ligne rouge à ne pas dépasser, c'est là l'avis du président provisoire de la république, ou de ce qui en reste. Le capitaine de l'ANC, à son perchoir et à son marteau défendant, est du même avis. Le Maître de Mont-plaisir, lui, rit sous cape. Ses satellites mordent encore, et encore, à l'hameçon, toujours le même. Mais pourraient-ils faire autrement ? Maintenant qu'ils ont parcouru tout ce chemin avec l'islamisme politique, et indépendamment des résultats de cette alliance – ou mésalliance peut-être – ils n'ont plus intérêt de se rebiffer et de rompre le contrat.
Cela ne vous rappelle rien ? A moi, si. Cela me rappelle ce bon proverbe du terroir : Illi Chin'it itkammal lilitha !


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