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Guerrier des temps modernes
Publié dans WMC actualités le 11 - 02 - 2009

Je dois reconnaître que ce n'est pas très difficile de découvrir que ce communicant n'est nul autre qu'Abdelaziz Darghouth. Il est ce que l'on désigne dans les coulisses, une «grosse pointure». L'orateur que je m'empresse de provoquer, me déclare : «Je suis descendant d'une famille de guerriers. Renseignez-vous. Essayez de savoir ce que nous avons de spécial, nous les Darghouth». Chose faite et rendez-vous pris. Un entretien avec la tribu des Darghouth se mérite.
Ainsi donc, le fameux Abdelaziz est le fils du «encore plus» ou «tout autant» charismatique Mohamed Ali Darghouth. Un homme d'affaires admiré et aimé par tous. L'ex patron de «Filtiss» a rythmé la vie du textile tunisien durant des décennies. Son caractère d'exception est un mélange subtil et détonnant d'affabilité et de franchise à l'état brut.
A ceux qui considèrent qu'Abdelaziz Dargouth (AD) a de qui tenir, Abdelaziz, lui, rétorque qu'il arrive à peine à la cheville de son père. «J'ai vécu dans l'image d'un père fort et puissant qui a tout fait pour son pays. Ses semblables et lui ont construit la Tunisie d'aujourd'hui. Il nous incombe de construire celle de demain. Grâce à son parcours, j'ai compris qu'être reconnu des siens et mériter une légitimité est irremplaçable. J'ai compris que le self estime n'a pas de prix».
Marié et père de deux filles (3 et 9 ans), le jeune patron «d'Arts et déco» place l'amour au cœur de sa vie et de son action. Avec lui, l'amour se déploie dans toutes ses déclinaisons : amour passion, amour nation, amour d'autrui…Les «psys» diraient qu'AD est sous l'emprise d'un sortilège. Peu importe ! Il a un sens de la famille aigu et une perception de la responsabilité hors normes. «Nous avons véritablement le sens de la famille. Ouverts, nous avons un réel besoin et une envie incroyable de tout partager… Mon père considérait tout le monde comme ses enfants "ouleddou", disait-il tout le temps!».
Faut-il y voir un quelconque besoin de séduction ou un souci de reconnaissance ? Un peu des deux, assurément. AD est aussi le petit-fils du fameux Kbayer Darghouth, célèbre pour ses nombreuses conquêtes féminines qui ont provoqué l'intervention du président de la République de l'époque Habib Bourguiba. Beaucoup connaissent la suite. L'incident a contribué à faire avancer le débat des droits de la femme en Tunisie.
Charmeur, ce Darghouth se révèle un véritable agitateur. Il aura 40 ans dans quelques mois et a déjà été (de 2005 à 2007) le patron des jeunes patrons tunisiens. Toujours actif au sein du Centre des Jeunes Dirigeants(CJD), il reste l'incarnation de ces Tunisiens ambitieux et résolument tournés vers l'avenir. Considéré par les membres du CJD comme un bâtisseur, nombreux d'entre eux résument leur appréciation par : «il est unique notre Abdelaziz »ouahdou !». Cette structure ressort de l'Union tunisienne industrie commerce et de l'Artisanat (UTICA, association patronale) et œuvre autant pour la défense des intérêts de ses adhérents que pour le développement économique du pays.
AD reconnaît avoir beaucoup appris au sein du CJD. Durant cette «expérience exceptionnelle, j'ai rencontré des gens rares. Je sors grandi d'une expérience inoubliable. Elle est et restera en moi». Ses propres mots résument l'intensité du sentiment de cette, finalement, si sensible «grosse gueule». Aujourd'hui encore, on reconnaît à AD sa force d'implication. «Il a porté le CJD avec ses dents comme un chat». L'image s'inspire d'un proverbe tunisien populaire pour exprimer l'admiration qu'on lui voue, mais aussi pour rendre hommage à l'acharnement dont il a fait preuve durant son mandat.
Fervent défenseur du respect et gardien de la mise en valeur des compétences, il souhaitait ardemment une relève démocratique au sein du CJD. Voir une femme, Monia Jeguirim Essaidi présidente en exercice, succéder à son propre mandat, est une grande preuve de maturité de l'entreprenariat tunisien. Aujourd'hui, c'est lui qui est au cœur du développement. L'entreprenariat n'a pas de sexe. Il a juste un souci, la performance.
L'entreprenariat a un souci : la performance
Dans le raisonnement de Darghouth, il y a une phrase qui revient comme une sorte de leitmotiv ou de tempo personnel. «Je considère qu'il y a une solution à tout problème». Partant toujours de là, il considère que «sans vision, n'importe quel structure économique, sociale, associative, ou autre qui évolue dans la survie et sans stratégie ne peut avancer».
Convaincu qu'il aurait «pu faire encore plus et mieux», il se félicite, outre d'avoir contribué à créer une symbiose au sein du CJD, d'avoir sensibiliser de nombreux jeunes gens à l'égalité des chances en les poussant à créer leurs propres entreprises, en les sollicitant à aller de l'avant et de prendre leur destin en main. L'envie d'entreprendre est un challenge que l'on travaille presque au corps et au quotidien.
Celui pour qui la transition est capitale -c'est d'ailleurs un sujet qu'il connaît à plus d'un titre- considère qu'entreprendre sonne comme un rêve et s'érige en devoir. Il reconnaît que «lorsqu'on débute, on est forcément confronté à beaucoup de problèmes. Personne ne vous connaît, les banques ne vous font pas confiance… Il faut se battre, innover intelligemment, essayer de négocier,… La confiance se gagne et la réputation se construit. Il faut y aller doucement et sûrement. Il faut bâtir son avenir». En Tunisie lutter contre le chômage des jeunes est une priorité nationale absolue. Le challenge est aujourd'hui d'outiller les jeunes entrepreneurs pour l'affronter. De nombreuses structures et de multiples encouragements sont conçus pour assister le jeune dans sa volonté d'entreprendre, mais il convient de laisser toujours grande ouverte la porte à des entrepreneurs en herbe non avertis.
Conscient que dans la vie tout se mérite, Darghouth Jr impose le respect par sa force de travail. Il a opinion sur tout, s'enthousiasme, prend à cœur les choses, écoute, reste accueillant, avenant et s'implique. Avec les années et les expériences pas toujours heureuses, il apprend la patience. Le souvenir qu'il laisse au CJD est à l'image de sa liberté de penser et de sa conviction que le dialogue finit par faire autorité.
Quand le guerrier qu'il est étend son sens de la famille à une catégorie socioprofessionnelle avec des valeurs aussi fondamentales que la liberté et l'amour, cela aboutit à un bilan d'exception au sein du CJD. Quand il étend ses ardeurs au secteur du textile, chaudron dans lequel il est tombé tout petit, cela donne une expertise qu'il a approfondi par 2 ans de formation à l'Institut du textile et de la chimie à Lyon, après une maîtrise en Management à Montréal.
Considérant que le pays a toujours été leader dans bien des secteurs, AD déplore «qu'aujourd'hui nous perdions du terrain. Nous devons vite réfléchir à de nouveaux modèles. Une crise comme celle que le monde traverse en ce moment peut être très dangereuse». Spécialiste du textile tunisien, il confirme que «tant que nous serons des sous-traitants, nous n'aurons aucun avenir en restant dépendants des commandes européennes. Nous sommes un pays puissant dans le secteur du textile, à nous de le convertir. Nous en avons les moyens et les aptitudes».
Composé de 2.300 opérateurs, ce segment est devenu un marché très concurrentiel. Darghouth s'appuie sur le cas concret et édifiant de la Turquie. «Il y a 15 ans en Turquie, les hommes d'affaires ont décidé de réfléchir ensemble à une stratégie pour développer les textiles turcs. Ils ont aujourd'hui une association d'industriels qui s'occupe de la mise en place d'une stratégie claire pour le secteur. Ils sont même arrivés à convaincre plusieurs banques de les soutenir. Depuis trois ans, le taux de croissance du secteur dépasse les 10%. De même, les hommes d'affaires tunisiens devraient se rencontrer et discuter ensemble de l'avenir du secteur».
Si la Tunisie fait de la confection depuis 1972, il est à noter que très peu d'entreprises vendent leurs marques en Europe. La principale raison, selon AD, est le manque de stratégie. Il affirme ne rien inventer, mais reconnaît facilement qu'il «hurle un peu plus que les autres, voilà tout !».
Désolé de voir le secteur du textile se débattre dans une forme de détresse, il pose clairement le problème de la représentativité de la profession. Convaincu qu'il est plus qu'urgent de penser ensemble, son diagnostic est sans appel : «Passer de la sous-traitance à la co-traitance. Les consortia sont désormais la bouée de sauvetage et un outil de survie. Aujourd'hui, le manque de confiance empêche l'entreprise d'aller de l'avant et il faut vite le rétablir. Il convient d'ériger les lois nécessaires et garantir les clusters pour pouvoir affronter l'avenir. C'est une question de survie».
Intarissable sur le sujet de la performance, de la qualité et de la compétitivité, AD passe du textile au tourisme avec la même énergie. «Comment voulez-vous qu'on avance quand on trouve des produits de mauvaise qualité issus de la contrefaçon dans les boutiques de nos hôtels? Ce sont des produits dévalorisants et réducteurs d'images. Il est inadmissible qu'ils trônent dans les hôtels, lieu de passage de millions de touristes, mais aussi d'entrepreneurs-potentiels clients- qui découvrent une image limitatrice et simpliste de ce que nous sommes».
AD s'étale sur de multiples interrogations concernant les services, la communication, l'agriculture, la représentativité au sein d'associations professionnelles…Dès qu'il attaque un sujet, il propose aussitôt des solutions, des pistes de solutions ou des éléments de dialogue pour construire une solution». Où sont les lois ? Il s'agit d'atteinte à l'image de marque de notre pays. Si elles n'existent pas, il faut les créer, les appliquer vite et bien». Beaucoup d'entre elles existent, il convient aujourd'hui de les respecter.
Les consortiums sont un outil de survie
Avant de le quitter, je lui demande, avec une touche de provocation, pourquoi les Tunisiens réussissent-ils mieux quand ils sont à l'étranger ? Est-ce l'environnement qui les rend meilleurs ou plus performants ? «Les structures de soutien aux jeunes existent dans notre pays, mais le jeune s'épuise dans des combats parallèles et parasitaires ». AD est convaincu que le Tunisien est jaloux de nature. Il suffit de conjuguer sa jalousie en force constructive. Quand il le veut, le Tunisien s'acharne avec une ferme volonté de réussite et il peut alors faire des miracles. Cette force peut aussi se convertir en une jalousie destructive. Il convient de catalyser les compétences et gérer les performances. Selon lui, les ressources sont énormes. Il suffit des les coordonner et ordonner pour dessiner un avenir meilleur et porter encore plus haut la Tunisie.
«La mémoire et l'histoire sont très importants pour édifier un avenir commun», résume ce «luky luke» des temps modernes. AD est un guerrier qui dégaine plus vite que son ombre. «Je me battrais corps et âme pour que mon pays reste un pays pacifique. Ta famille fait partie de toi-même, au même titre que ton entreprise fait partie de toi-même, au même titre que ton pays fait partie de toi-même».
AD se souvient, non sans émotion, que durant l'Aid Sghir, il visitait avec son papa plus de 70 maisons pour présenter les vœux. «Aujourd'hui, j'en fais 40. Ca fait et me fait plaisir. J'ai besoin du contact humain. Dans la vie, pour bâtir, il faut connaître et respecter l'histoire». Parions que ses petites filles en feront tout autant, ou à peine un peu moins.


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