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Ennahdha, un masque à oxygène pour Béji Caïd Essebsi
Publié dans Business News le 08 - 10 - 2018

Lundi dernier, toute la Tunisie était occupée par la guerre au pouvoir entre les deux têtes de l'exécutif, le président de la République Béji Caïd Essebsi et le chef du gouvernement Youssef Chahed, accessoirement son ex-fils spirituel. Une guerre qui dure depuis des mois et qui opposait le chef du gouvernement à Hafedh Caïd Essebsi, fils du président de la République et accessoirement directeur exécutif de Nidaa Tounes, parti au pouvoir. Le président de la République a été désigné comme arbitre dans cette guerre, sauf qu'il a choisi, au cours du combat, de prendre le parti de son fils biologique. Il l'a aidé, dans un premier temps à tricher et marquer quelques points, puis il a fini carrément par le remplacer pour combattre lui-même Youssef Chahed.
Ce combat asymétrique entre un nonagénaire élu aux pouvoirs limités et un quadragénaire désigné aux larges pouvoirs dure depuis des semaines et, d'après le tableau d'affichage, il semble aller vers la victoire de Youssef Chahed.
On lui demande de quitter son poste, il a refusé. On l'a poussé vers la porte, il a résisté. On a tenté de l'humilier, il en est sorti grandi. On a essayé de se liguer contre lui (le fameux Carthage II), ils se sont ligués autour de lui.
Bref, Youssef Chahed ressemble à ce boxeur qui sait rester debout en dépit de tous les (sales) coups qu'il reçoit. Non habitués à ce genre de combats, nous suivions ce match du patriarche vs l'indiscipliné, avec passion.
Parenthèse. En prenant un peu de distance, il est bon de signaler que ce genre de combats existe dans tous les pays démocratiques. Il n'existe d'ailleurs que dans les pays démocratiques. Il est vrai que les priorités doivent être ailleurs et que l'on devrait plutôt nous occuper de la Loi de finances, de l'inflation, de la croissance et de la dévaluation incessante du dinar, mais comme nous avons choisi le chemin de la démocratie, nous nous devons également d'accepter ses revers avec ce type de combats entre opposition et pouvoir ou au sein du pouvoir lui-même. Pour ceux qui en doutent, je les renvoie vers les matchs actuels au Royaume-Uni entre Theresa May et Boris Johnson. Vous pouvez également revoir les anciens beaux matchs de Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac, Dominique de Villepin, Ségolène Royal, Laurent Fabius… Fermeture de la parenthèse.

Nous suivions donc passionnément le match entre Béji Caïd Essebsi et Youssef Chahed quand, par on ne sait quel miracle, on s'est retrouvé en train d'injurier Ennahdha et ses dirigeants, de nous rappeler que ce sont des terroristes, de découvrir éberlués qu'ils sont impliqués dans les assassinats de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. On est en 2018 et, pourtant, on est en train de vivre médiatiquement et politiquement, les matchs (pas moins passionnants) de la sale période noire clivante entre 2011 et 2014. Comment se fait-il qu'en à peine 48 heures, on a réussi à détourner l'attention de toute l'opinion publique d'un beau match de 2018 pour la braquer sur ceux de 2011-2014 ? Plus personne ne parle de Youssef Chahed, Hafedh Caïd Essebsi et Béji Caïd Essebsi, on ne parle que du Front populaire, des martyrs et des terroristes d'Ennahdha. Où est parti le tawafok (consensus) ? Où a disparu cet amour mythique entre les deux cheikhs pacsés depuis 2013 ?
Cette première semaine tunisienne d'octobre devrait être enseignée dans toutes les écoles politiques, de lobbying et de communication. Un tel mouvement de diversion est, franchement, de la haute facture.
En cette première semaine d'octobre, on a donc eu droit à un attentat à Châambi, une déclaration controversée du ministre de la Défense, une conférence de presse du Front populaire, des fuites d'enregistrement compromettants pour Ennahdha, des accusations et injures à ne plus en finir et ce quelques jours après le cambriolage du bureau de Basma Belaïd, veuve du martyr Chokri Belaïd. Du pain bénit pour nous autres médias qui avons pu ainsi varier nos sujets et nous plonger dans ce qu'on aime le plus : taper sur les intégristes, nos ennemis historiques. Pareil chez les médias islamistes, taper sur les laïcs est ce qu'ils préfèrent le plus. Les articles sur la Loi de finances et la crise du lait sont rébarbatifs, ceux de la guerre de Nidaa ne sont plus captivants pour les lecteurs et « les vrais sujets de société » ne sont pas captivants pour nous.

La question est comment en est-on arrivé là ? Pourquoi donc ces enregistrements et ces informations annoncées par le Front populaire ont été médiatisés cette semaine, quatre ans après les élections victorieuses de Nidaa et moins de dix jours après la fin du tawafok annoncée par Béji Caïd Essebsi ?
Coïncidence ? Seuls les naïfs peuvent le croire, car la coïncidence n'existe pas en politique. C'est une règle.
La vérité est que cette diversion du terrorisme d'Ennahdha n'est qu'une manche du combat entre Béji Caïd Essebsi et Youssef Chahed. C'est juste une manœuvre d'un désespéré et une carte soigneusement cachée du président de la République. Dans son combat contre Youssef Chahed, il sait qu'il a déjà perdu et il avait juste besoin d'une bouffée d'oxygène pour ne pas perdre par KO.
Béji Caïd Essebsi sait, depuis des mois, que Youssef Chahed allait partir à la fin de l'année après avoir bouclé la Loi de finances. Hafedh Caïd Essebsi avait tout fait pour le faire partir avant et s'occuper lui-même de cette loi, il n'a pas réussi. Il a promis et juré que Youssef Chahed allait partir avant le mois de ramadan, avant l'Aïd, avant les Municipales, juste après les Municipales, avant l'été, avant la fin de l'été, avant l'Aïd Al Idha, avant la rentrée, rien à faire, Youssef Chahed est encore debout ! Depuis le début de l'année, on savait que Youssef Chahed voulait rester jusqu'à la fin de l'année et il l'a annoncé lui-même lorsqu'il a déclaré que l'année 2018 sera la dernière année de la crise, que l'année 2019 sera celle de la reprise. Il lui fallait cet actif pour partir en campagne en 2019 que ce soit les législatives ou la présidentielle ou les deux. Il lui reste juste le sprint final où tout peut basculer dans un sens comme dans l'autre et dans ce sprint final, chacun a joué une de ses dernières cartes. Car, « coïncidence », c'est aussi au cours de cette première semaine d'octobre que le bras droit de Hafedh Caïd Essebsi, Borhen Bsaïes, a été jeté en prison dans une affaire qui traine devant la justice depuis 7 ans !

Dans sa manœuvre de désespéré, Béji Caïd Essebsi a sorti la carte Ennahdha, parce qu'il sait qu'elle est clivante, d'un côté, mais parce qu'il sait aussi qu'avec ça, il va faire cesser les attaques médiatiques et publiques à son encontre. C'est comme s'il nous avait offert un os pour nous occuper. L'autre atout de cette carte est de faire punir sévèrement le parti islamiste qui lui doit tout. C'est bien Béji Caïd Essebsi qui a sauvé Ennahdha, en 2013, d'un scénario à l'égyptienne ? Le fait que les islamistes le lâchent maintenant et prennent le parti de Youssef Chahed lors de Carthage II est insupportable et mérite d'être sanctionné !
Le détail du comment n'est pas difficile à deviner. D'après les échos nous parvenant des couloirs du palais, et ceci est impossible à prouver donc ça reste des échos, Béji Caïd Essebsi aurait reçu Mongi Rahoui en catimini pour lui fournir tous les documents diffusés lors de la conférence de presse de mardi dernier. Derrière le joli film que nous avons suivi tout au long de la semaine et les enregistrements fuités, il y a la signature d'un grand metteur en scène, d'un grand marionnettiste familier de ce genre d'ouvrages et il ne peut être que Béji Caïd Essebsi. D'une pierre, il frappe plusieurs coups. Youssef Chahed a gagné sa partie, soit, mais sa victoire est camouflée par l'histoire d'Ennahdha. Son fils et lui-même ont perdu la partie, mais l'humiliation de la défaite est camouflée par l'histoire d'Ennahdha. Rached Ghannouchi et son parti sont punis pour lui avoir désobéi et soutenu son adversaire et il les met en situation de défensive, alors qu'ils étaient à l'offensive jusque là.
En bon patriarche, Béji Caïd Essebsi a, au moins, la satisfaction personnelle d'avoir le dernier mot et de sortir vainqueur. Comme ce champion du monde qui perd son dernier combat et à qui on programme un match supplémentaire duquel il sort vainqueur pour que l'Histoire enregistre cette victoire du dernier match.


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