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Exploit et amertume
Rencontre avec Houda Kechaou, coordinatrice générale de Sfax, Capitale de la Culture Arabe 2016
Publié dans La Presse de Tunisie le 22 - 02 - 2017

Elle a dû recevoir les foudres d'une frange de mécontents, soit d'avoir eu leurs projets rejetés ou leurs propositions ignorées, soit de ne pas avoir eu l'ascendant qu'ils se promettaient sur le comité exécutif de Sfax, Capitale de la Culture Arabe dont elle a assuré la coordination générale, deux mois avant l'ouverture de la manifestation. Dans cette ambiance trouble exacerbée par un déconcertant et inexplicable tarissement de la manne financière de l'Etat, marquée par d'occultes manœuvres de sape, avec son lot de doute, voire de désespoir, le comité, pourtant aux abois, a fait contre mauvaise fortune bon cœur, s'en tirant tant bien que mal. Non sans avoir jeté du lest, en cours de route. Tout en évoquant ce parcours semé d'embûches, Houda Kechaou se livre à La Presse, dévoilant ses regrets, mais aussi ce qu'elle qualifie d'indéniables motifs de satisfaction.
Commençons par la fin : quels programmes le comité exécutif a-t-il concoctés pour la clôture pour compenser l'échec de l'ouverture?
Plutôt que de parler d'échec, il vaut mieux parler de certaines défaillances dans l'organisation, d'ailleurs, pour la plupart, indépendantes de notre volonté. Sincèrement, je préfère parler de verre moitié plein. L'ouverture officielle et protocolaire a été incontestablement une réussite totale : les retombées médiatiques et la couverture médiatique assurée par des chaînes et des médias arabes, les lettres de félicitations et de remerciements officiels adressées par les ministres et les diplomates arabes en attestent. L'affluence populaire a atteint un record de deux cent cinquante mille personnes et pourtant, on n'a enregistré aucun incident. D'ailleurs, c'est pour satisfaire ce public assoiffé de culture et de spectacles haut de gamme, que nous nous attelons à mettre au point un programme de clôture à la hauteur de ses attentes, tout en veillant à tenir compte des enseignements tirés de la journée d'ouverture. Le prochain spectacle aura lieu le 18 mars 2017 à l'avenue Hédi-Chaker, avec ses deux extrémités emblématiques et prestigieuses, en l'occurrence Bab Diwan et l'Hôtel de Ville. Concernant le spectacle, je préfère garder la surprise au jour «J» et parler pour le moment en termes de projet. Toutefois, je suis en mesure d'annoncer un concert grandiose réunissant deux grosses pointures de la chanson arabe, l'une tunisienne et l'autre égyptienne, en prévision de la cérémonie de remise du flambeau à la ville de Louxor. Il y aura une star de la comédie pour animer la soirée dans la gaieté et la bonne humeur. Plusieurs écrans géants seront installés à cette occasion pour que tout le monde sans exception puisse suivre le programme et les festivités dans le confort psychologique et physique. Notre objectif est de montrer que la ville de Sfax est capable d'organiser de grands spectacles de rue, de consacrer au principe de démocratisation de la culture, ce que la manifestation a constamment veillé à concrétiser car nous avons toujours érigé la gratuité des spectacles en règle absolue.
En attendant la clôture ?
Suite à la réduction du budget initialement et officiellement attribué à la manifestation, nous n'avons d'autre choix que de jeter du lest. Néanmoins, nous avons ciblé des manifestations importantes. La semaine de clôture sera caractérisée par une densité inédite de spectacles d'animation éclectiques à Bab Diwan conçus dans l'idée de satisfaire tous les goûts et toutes les tranches d'âge. Mais auparavant, deux événements marquants vont meubler le programme, à savoir le Festival du Malouf des Maghrébins, avec une participation espagnole, mais également le Forum arabo-européen des associations culturelles avec un moment fort : une profession de foi solennelle, une parfaite communion et un engagement inconditionnel dans la lutte contre le terrorisme. Un document intitulé «Déclaration de Tunisie pour la culture de la vie» sera cosigné le 11 mars prochain par des figures éminentes de la culture et du tissu associatif, d'Europe et du monde arabe. Il s'agit de dire au monde entier que le terrorisme n'a pas sa place en Tunisie, terre de la culture de la vie.
Des regrets d'avoir raté beaucoup de choses ?
Oui, certainement, le fait d'avoir manqué de grands rendez-vous avec de grandes sommités de la culture arabe comme le poète Adonis ainsi que d'autres pour des raisons liées au retard dans le versement du budget, le cumul des dettes, les coups portés à notre crédibilité auprès des créanciers et des fournisseurs, l'incertitude qui s'installe... Bref, on a été obligés d'arrêter tout bonnement les activités culturelles. Ce fut une déplorable traversée du désert, dont le comité exécutif n'assume en rien la responsabilité.
Dès le départ, et avant même le blocage budgétaire que vous venez d'invoquer, on vous reprochait d'avoir écarté pas mal de manifestations convenues par les commissions qui avaient élaboré le programme de la manifestation.
Certes, les treize commissions émanant de la réunion du 25 juillet 2015 se composaient des meilleures compétences de Sfax. Mais, abstraction faite de leur pertinence et de leur valeur, il s'agissait plutôt d'idées ou de projets et non pas d'une programmation bien ficelée, d'autant plus que c'était loin d'être réaliste et budgétisable. D'autre part, vu le temps matériel par trop réduit, soit deux mois avant l'ouverture, il n'était pas possible de mener les préparatifs nécessaires en termes de contrats et de logistique. On a dû par conséquent composer avec les contraintes de toutes sortes et nous résoudre à fixer des priorités et opérer des sélections forcées, dans le cadre d'une vision claire et réaliste.
Vous n'auriez pas tenu compte de certaines positions, alors qu'il s'agissait de spectacles de qualité et aux moindres frais et vous auriez dépensé indûment l'argent public.
Il avait été même question de «corruption», une accusation vite balayée par les audits menés par le ministère des Affaires culturelles à la demande pressante du comité exécutif, lesquels audits ont prouvé la transparence de la gestion comptable et la validité des états financiers de la manifestation.
Quant aux rumeurs colportées concernant les deux cent cinquante mille dinars versés au commissaire des «Quatre saisons de la poésie», Moncef Mezghanni, l'absence de subventions aux petits festivals et autres manifestations de proximité dans les délégations rurales, elles sont sans fondement. Les documents y afférents sont à la disposition de tous ceux qui exprimeraient le désir de les consulter.
Vous auriez programmé ou retenu des projets sans impact sur le citoyen.
Notre intention dès le départ était la démocratisation de la culture à travers les spectacles de rue. Mais malheureusement, chaque fois qu'on voulait organiser quelque chose de grandiose en plein air, on a été confronté à un veto catégorique de la part des autorités sécuritaires. On a dû donc se rabattre sur les manifestations restreintes et sans grande envergure présentées, d'ailleurs, dans l'unique espace clos, mis à notre disposition, celui du complexe dont la capacité d'accueil se réduit à six cents personnes. Il est normal, dans ces conditions, que le citoyen se sente exclu et qu'il ne se retrouve pas dans ces activités et ces manifestations. Pour vous dire aussi, on a essayé de travailler avec le citoyen directement dans le cadre de ce qu'on appelle la culture urbaniste moderne, mais le projet «Sirrennaouar», pourtant validé par le gouvernement Habib Essid, est encore inexplicablement en suspens.
Egalement le projet de région, qui doit être financé par le ministère de l'Environnement afin de transformer les jardins publics en parcs culturels à vocations artistiques diverses pour permettre aux jeunes de se retrouver tous les jours pour faire de la musique, de la danse, de la peinture. Faute de volonté politique centrale, sa mise en œuvre attend toujours et les Sfaxiens commencent à désespérer de recevoir le million de dinars promis pour la transformation desdits jardins.
D'autres griefs à formuler ?
Certaines questions ne cessent de hanter nos esprits : les hautes sphères de l'Etat ont-elles toujours traité la manifestation de Sfax comme aurait dû l'être une manifestation internationale qui représente la Tunisie dans le monde arabe ? Est-ce qu'on a pris en considération le fait que cette manifestation, qui est largement critiquée, a joué un rôle exclusif en Tunisie dans le domaine de la diplomatie culturelle ? Rendez-vous compte : plus de 1.600 invités arabes ont été accueillis par la manifestation, soit 5.000 nuitées aux hôtels, avec des retombées concrètes sur le développement régional. Les statistiques élaborées par l'Aisec Tunis affirment que Sfax a avancé, économiquement, de deux classes grâce à Sfax, Capitale de la Culture Arabe et nous en sommes tous fiers.
Quoi encore ?
Il faut dire que nous avons eu le mérite de sauver la face et de rendre la vie à une manifestation presque avortée à deux mois de l'ouverture. On a animé le paysage culturel de la région et œuvré à la promotion de Sfax en accueillant des stars du cinéma, du théâtre, de grands conférenciers, de grands poètes. On a démontré que Sfax est capable d'organiser de grandes manifestations et de représenter convenablement notre chère Tunisie.
Il y a lieu de mentionner également les maisons anciennes affectées à des activités diverses pour devenir des centres d'animation culturelle. Il s'agit de la Maison du conte (Dar Frikha), destinée à abriter des séances de contes animées par des conteurs tunisiens, arabes et étrangers, de la Maison des associations (Dar Khemakhem) mise à la disposition des associations culturelles, du Café culturel qui accueille des expositions autour de l'histoire de l'action culturelle à Sfax, du Palais de la photo (Dar Kammoun) pour abriter des ateliers, un laboratoire, une cinémathèque, ainsi que des expositions de photographies et du Centre culturel scolaire (école Abbassia) qui accueille des activités ciblant les enfants.
Les citoyens se sentent frustrés en ce qui concerne l'annulation de tous les projets d'infrastructure
Une bonne nouvelle serait à annoncer concernant ce chapitre. Il y aurait deux belles surprises en perspective, mais je ne saurais empiéter sur les prérogatives de qui de droit. Ce que je peux dire pour le moment, c'est qu'il y aurait deux grands projets.


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