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Thala, la ville marquée par le martyre
OPINIONS
Publié dans La Presse de Tunisie le 08 - 02 - 2011


Par Cdt Kamel HAMZAOUI
Un appel de l'histoire de la ville de Thala aiderait à mieux connaître les citoyens de cette ville de plus de dix mille habitants. Peuple fier, attaché à ses origines, marqué par les soubresauts de sa ville pendant des siècles, ne craignant pas la force de ses adversaires à travers le temps, pour sauvegarder sa dignité.
Des hauteurs montagneuses de la dorsale tunisienne, se dresse Thala, ou «source» en berbère, dont l'eau continue de couler de ses entrailles à plus de 1.000 mètres d'altitude.
Thala est une ville qui remonte à l'ère du paléolithique. Elle jouissait d'une autonomie de gouvernance et d'une prospérité qui rayonnait jusqu'à Thubursikum (Téboursouk) à l'époque numide sous le règne de Jugurtha jusqu'à l'an 109 avant J.-C. Ce dernier, écrasé par les troupes du consul romain Metellus, la quitta avec ses habitants pour la livrer aux flammes. Le quartier d'Ennajaria en garde encore les traces sur ses rochers.
Ressuscitée de ses décombres sous l'empire romain conquérant, elle retrouve son prestige économique d'antan. Ses habitants ne se plient pas aisément à l'empereur Auguste. Ils se révoltent de plus en plus contre les forces romaines. L'histoire retiendra la révolte du chef numide Tacfarinas qui préféra se suicider en l'an 17 avant J.-C. plutôt que de se faire tuer par ses ennemis romains.
Le déclin de Thala va s'accentuer durant des siècles jusqu'à l'arrivée des Arabes. Ses habitants, jaloux de leur identité berbère, refusent le diktat des nouveaux conquérants. Une accalmie aléatoire au VIIe siècle les a aidés à reconstruire leur ville. Mais devenus de farouches guerriers au fil des siècles, ils continuent à se révolter contre toute force étrangère. Ali Ben Ghedheham se révolta contre le Bey de Tunis en 1854, puis Amor Ben Othman contre l'occupation française en 1906. Ils marquèrent aussi la Seconde Guerre mondiale de leur empreinte. En offrant bénévolement leur assistance aux forces alliées pour stopper le général allemand Rommel et sa 10e division blindée de l'Afrikacorps en 1943. Une stèle conique à la sortie sud de Thala remémorait cette bataille jusqu'à l'an 2009. Les travaux d'élargissement de la chaussée menant à Kasserine l'avaient emportée vers l'oubli.
Durant la période coloniale française, les notables de la ville, bénis par le protectorat, se voyaient confier le Caïdat et le Kalifat pour administrer une région quasi aussi grande que le territoire du gouvernorat actuel de Kasserine. Ces collaborateurs de la puissance de tutelle s'étaient livrés dans leur grande majorité à un partage systématique des richesses foncières et des deniers publics de la région avec les Européens locaux devenus des colons. Les Thalaouas, en majorité paysans, devenus des indigènes, étaient marginalisés et abandonnés à leurs gourous dans leur vie quotidienne. Le lotissement de la délégation actuelle de la ville est le vestige de sa grandeur administrative à l'époque coloniale.
Le sort ainsi échu aux habitants de Thala allait se distinguer pendant la lutte pour l'indépendance de la Tunisie. Habib Bourguiba se disputait le leadership avec Salah Ben Youssef. Les fellaghas des montagnes des Fréchiches étaient plus enclins à suivre ce dernier dans son combat contre le colonisateur. Dès l'indépendance de la Tunisie en mars 1956, décrochée par Bourguiba à la France par son pragmatisme, les habitants de Thala furent punis pour leur allégeance à Ben Youssef. La ville et sa région sombrent dans l'oubli des édiles du pays qui siègent désormais à Tunis, la capitale. Le Caïdat, devenu gouvernorat en 1956, est transféré à Sbeïtla (puis Kasserine) où le premier gouverneur désigné avait estimé que Thala n'abritait que des rebelles yousséfistes. Le martyre d'Ahmed Rahmouni en avait payé le prix. L'administration de la ville est rétrogradée au rang de délégation.
Thala, qui a résisté pendant des siècles aux Romains et aux Arabes en Numidie, puis marginalisée à l'époque coloniale, va s'enfoncer dès l'indépendance de notre pays dans l'indifférence et l'insouciance des pions locaux du PSD puis du RCD, partis-Etat pendant plus de cinquante années. Elle sera victime de la mauvaise gestion des maires et des délégués qui ont défilé à la tête de son administration. La fontaine, qui faisait sa réputation depuis l'époque numide, fournit une eau hélas impropre à la consommation depuis quelques années. Polluée par l'absence de réseau d'assainissement des demeures anarchiques sur la colline des Boulaâba en amont. Les vergers séculaires qui s'alimentaient de son eau avaient disparu. Son legs archéologique est vandalisé et pillé, le cimetière chrétien profané et son terrain acquis par un ancien maire de la ville. Les collines environnantes saignent aux bulldozers pour l'extraction anarchique de la pierre marbrière. Des carrières hors normes écologiques déversent leur poussière à tous vents au mépris de l'environnement. Une usine à chaux sise à proximité d'une zone habitée, construite depuis des décennies pour résorber soi-disant le chômage, a engendré des maladies pulmonaires. L'exode rural à la recherche d'un gagne-pain a vidé les prairies et les forêts environnantes de ses paysans agricoles. Les aléas climatiques de plus en plus capricieux ne garantissent plus les rendements requis pour l'exploitation des grandes cultures, spécialité de la région depuis l'époque romaine. L'agriculture est vouée dans son immensité à des pratiques de subsistance. Juste une activité ancestrale d'élevage du mouton de race berbère.
Une scolarisation intensive sans débouché réel et sans justice sociale équitable déverse sur le marché plus de chômeurs que de travailleurs. Les cafés pullulent pour les accueillir. Un hôtel insalubre où on afflue la nuit pour s'approvisionner en boissons alcoolisées illicites. Les voies de communication routière, quoique récentes, portent déjà les stigmates des nids-de-poule. Les liaisons hertziennes sont défectueuses. Les thalaouas captent mieux et plus les chaînes algériennes que nationales. Une maison de la culture transformée en espace de diffusion exclusive de la musique. L'ancienne Dar Echaâb, vendue à un particulier pour en faire un café-cancer pulmonaire par la chicha. Une enceinte de marché municipal construite à prix fort demeure vide de maraîchers. Une association sportive jadis active dort sur ses lauriers depuis plus d'une décennie, faute de financement. Une salle de sport couverte sans activités sportives. Pourtant, Thala avait, à l'époque coloniale, un terrain de football, de tennis, de handball, une piscine publique, une troupe de théâtre, un festival de fantasia, bref une activité culturelle débordante. Les enfants de Thala, aujourd'hui, s'ennuient. Ils sont la proie de la délinquance. Ils le font savoir mais ni le maire, ni le délégué n'écoutent leur cri du cœur. Sans écho auprès d'une quelconque autorité.
L'étincelle déclenchée le 17 décembre 2010 par le jeune feu Mohamed Bouazizi en s'immolant par le feu à Sidi Bouzid a enflammé Thala et ses habitants pour se solidariser avec le martyre de ce jeune concitoyen et exprimer leur ras-le-bol des conditions précaires de leur vie dans leur localité. Des renforts de police antiémeute affluent pour faire avorter leur révolte. C'était peine perdue. Le cri de désespoir allait s'intensifier le 8 janvier 2011 pour subir la répression disproportionnée des unités de l'ordre public et sacrifier chèrement une vingtaine de jeunes abattus lâchement à froid, sans compter les nombreux blessés.
Cette révolte illustre encore le caractère farouche des habitants de Thala pour la dignité depuis des siècles.
Afin que ses martyrs ne soient pas sacrifiés à l'oubli et que la ville de Thala en tire les conséquences à son avantage, les édiles, garants de la nouvelle démocratie à Tunis, doivent envisager des mesures immédiates pour restaurer la confiance à un Etat de droit dans cette région du pays. En voici les priorités :
1/ Rechercher, arrêter et juger les responsables et leurs mentors pour les crimes commis dans cette ville durant la Révolution.
2/ Indemniser à leur juste valeur les ayants droit légitimes pour la perte cruelle de leur progéniture.
3/ Répertorier et remédier aux déficits sociaux, économiques et culturels ayant provoqué cette révolte.
4/ Créer un conseil régional dirigé par des cadres locaux, patriotes, honnêtes et élus par les citoyens du gouvernorat de Kasserine.
5/ Créer un conseil municipal élu par les citoyens de la commune de Thala.
6/ Une part équitable des revenus fiscaux acquis des entreprises et des particuliers opérant dans le périmètre communal.
7/ Un fonds de solidarité alimenté par les entreprises, les particuliers locaux et les citoyens originaires de Thala pour venir à la rescousse des plus démunis des habitants de la ville.
8/ Une priorité doit être accordée aux jeunes de la commune dans la marche des institutions, des organismes publics et des entreprises publiques ou privées opérant dans le commune de Thala.
9/ L'autorité publique doit allouer un fonds d'aide à la commune en fonction du nombre d'habitants.
10/ Veiller à combattre par tous les moyens légaux les détournements de fonds, la corruption, le népotisme et le clientélisme dans les relations publiques.
Ainsi Thala, toujours fidèle à la sauvegarde de sa dignité, se réveillera-t-elle au lendemain de cette révolution du même nom, pour travailler dans la liberté, la justice dans ses droit et la solidarité avec les citoyens de cette nouvelle démocratie.


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