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Gouvernement Essid: Les coulisses d'une naissance au forceps
Publié dans Leaders le 07 - 02 - 2015

«Trahison des électeurs de Nidaa», «gouvernement de contrainte et de fait accompli» ou «coup de maître dont doivent s'inspirer les autres pays arabes» : la formation du gouvernement Habib Essid dans sa version révisée suscite diverses réactions. Est-elle née de fortes pressions étrangères comme le prétendent certains ? «Nullement !», balaye d'un revers de la main le nouveau locataire de La Kasbah. Et de Carthage ? Etait-il arrivé lundi 2 février au Palais avec deux listes ? «Je suis entré chez le président avec une seule liste, et j'en suis resssorti avec la même. Il m'avait laissé carte blanche», affirme-t-il à Leaders. Alors que s'est-il passé au juste ? Coulisses.

Lorsque Habib Essid a été tiré de son verger (voir encadré), le lundi 5 janvier 2015, pour lui demander officiellement de former, en indépendant, le premier gouvernement de la deuxième République, il n'avait reçu aucune consigne particulière. Ni de Béji Caïd Essebsi ni des dirigeants de Nidaa Tounès, parti arrivé en tête des législatives. «Faites pour le mieux, on vous fait confiance», lui a-t-on répété. Il se mettra à la tâche, établissant son quartier général à Dar Dhiafa, toute proche, et appelant à ses côtés trois conseillers : Ahmed Zarrouk, Taïeb Yousfi et Ridha Ben Mosbah. Deux assistantes et un chargé de protocole seront appelés en renfort.
Commencera alors l'habituel ballet des visiteurs entre chefs de partis et d'organisations nationales, figures nationales et grands commis de l'Etat. Premier round, très général, les contours du gouvernement et le programme. On revient avec des propositions, puis on avance davantage dans les consultations, avant d'aborder la question qui fâche : combien de sièges nous attribuez-vous ? Et lesquels ? «Proposez-moi des profils appropriés», répondra Essid. Suit alors la pluie diluvienne des CV. Certains veulent lancer les enchères, puis ouvrir les négociations. Ils connaissent mal le style Habib Essid.
Patience et endurance
Ses proches lui reconnaissent patience et endurance. Arrivé à 6 heures du matin, il restera tard dans la soirée, parfois jusqu'à 22 heures, enchaînant sans relâche pas moins de 25 entretiens. Seul face à ses visiteurs, qu'il vient chercher lui-même dans l'un des salons, il prête une écoute attentive, livre ses messages clés et les raccompagne courtoisement. L'entretien est parfois en tête-à-tête ou avec des délégations pouvant être fortes d'une dizaine de personnes, comme ce fut le cas avec Al Jabha. Il peut durer une demi-heure ou se prolonger près de deux heures avec Houcine Abbassi. Sans se lasser, Habib Essid écoute, résume et se prononce.
Dès le départ, il voulait constituer un gouvernement centriste, enrichi de grandes compétences spécialisées puisées dans la haute administration pour garantir un allumage rapide de démarrage. Il comptait pouvoir rallier à son projet nombre de partis (notamment Afek Tounès) et d'indépendants, avec Al Jabha en gardien du temple. La présence des représentants du Front populaire permettrait de garder un œil vigilant sur l'action quotidienne du gouvernement. Quant à Ennahdha, il restera dans l'opposition, chacun dans son rôle.

Slim Riahi, incontournable, revendiquera plus de sièges pour son UPL. Yassine Brahim demandera à élaborer ensemble le programme et la composition du gouvernement, n'acceptant pas juste deux portefeuilles ministériels même s'il s'agit de l'Education et des TIC. Les consultations commencent à patiner.
Le faux départ
Tout était décidé dans la tête de Habib Essid. Le scénario était quasi ficelé et il ne restait plus qu'à l'emballer et l'annoncer vendredi 23 janvier 2015, de quoi gagner au moins une semaine sur la date butoir de l'échéance réglementaire fixée au 4 février et se mettre immédiatement au travail. Pour lui, «c'est une course contre la montre, il faut s'y lancer illico presto» !

Les surprises commencent. Riahi obtient trois sièges mais, vendredi matin, deux heures seulement avant l'annonce de la composition du gouvernement, Afek Tounès se retire. Il fallait passer au plan B. A midi, Habib Essid est introduit auprès de Béji Caïd Essebsi pour lui remettre son programme de gouvernement et la composition de son équipe. L'audience sera très courte. Le président de la République prend acte de ce que lui présente le chef du gouvernement. Il ne reste plus à Essid qu'à retourner à Dar Dhiafa en informer les chefs de partis et féliciter les heureux nouveaux ministres et secrétaires d'Etat, avant de revenir vers 14 h au palais de Carthage en faire l'annonce officielle devant la presse.

Essid pensait pouvoir réussir ainsi un passage non pas en force, mais accepté. Sur le coup, Ennahdha ne réagit pas. Seuls les partis non représentés montent au créneau. Ils seront rapidement suivis par des dirigeants du Nidaa qui crient à l'abandon, réclamant plus de sièges et, pourquoi pas, leur propre nomination...

Au même moment se poursuivait sous la coupole de l'ARP au Bardo un débat très tendu sur le règlement intérieur de l'Assemblée, plus précisément la définition du statut de l'opposition. Les élus d'Al Jabha, du CPR et d'autres familles politiques veulent pousser Ennahdha dans ses derniers retranchements et lui barrer la route, en tant que groupe d'opposition, vers la présidence de certaines commissions, comme constitutionnellement stipulé. «Vous ne pouvez pas voter la confiance au gouvernement et vous considérer dans l'opposition», lui lancent-ils. La tension monte.

Surviennent alors deux grandes réunions durant le week-end. La première, celle du Majless Echoura d'Ennahdha. Le mouvement islamiste ne comprend pas ce qui s'était passé entre la dernière rencontre de Rached Ghannouchi et Habib Essid jeudi soir et la non-inclusion dans le gouvernement le lendemain. Un veto serait-il venu d'un pays du Golfe ? Quoi qu'il en soit et avec cette question du statut de l'opposition qui risque de lui être préjudiciable sur les deux plans, la décision est prise de refuser l'investiture du gouvernement Essid. La seconde, celle du groupe parlementaire de Nidaa Tounès, avec de nombreuses voix en fronde contre le manque de représentativité au sein du nouveau cabinet.
Un ballon d'essai ?
De retour de Riyad où il était allé, samedi, présenter les condoléances de la Tunisie suite au décès du Roi Abdallah et féliciter son successeur, le Roi Salman, Béji Caïd Essebsi retrouve une atmosphère lourde et des positions compliquées. Dès lundi matin, il conseillera à Essid de surseoir à son déplacement au Bardo pour solliciter l'investiture. En vieux routier de la politique, Caïd Essebsi avait-il laissé faire, en guise de ballon d'essai, quitte à favoriser une deuxième option incluant cette fois Ennahdha? Tout porte à le croire. N'avait-il pas déclaré dans une interview à Leaders, l'automne dernier, qu'il ne s'agit pas de s'allier mais de composer ensemble.

La donne a changé, l'arithmétique des voix nécessaires à l'investiture impose ses lois, tout en gardant le maximum possible de cohérence. Habib Essid reprend les consultations et son équipe les dossiers. Ahmed Zarrouk épluche de nouveau les 250 CV déjà reçus et les nouveaux qui arrivent. Ridha Ben Mosbah travaille sur l'architecture générale, l'analyse des propositions d'action et le programme du gouvernement.Taïeb Yousfi assurant la coordination générale.
«Une grande solitude et une lourde responsabilité»
Economiste féru de mathématiques et ingénieur rompu aux questions complexes, Essid sait résoudre les problèmes tant les données en sont précisées. Go alors pour Ennahdha et oui aux demandes d'Afek. La formule est trouvée. Au forceps. «S'il faut pratiquer une césarienne, je n'hésiterait pas, confie Essid. Tant que ça préserve le bébé et sa maman.»

Les partis reprennent leurs conclaves. Nidaa Tounès tiendra une réunion « historique », samedi 31 janvier. Démarrage dans une ambiance tendue, plus de portefeuilles et refus total de la participation d'Ennahdha. Président du parti, Mohamed Ennaceur, imperturbable, restera fixé à la tribune jusqu'à 16 heures, épongeant le malaise, apaisant les esprits, invitant à faire face aux dirigeants, rappelant que d'autres perspectives s'ouvrent et chacun y occupera un rôle utile. Rentrant le soir du sommet de l'Union africaine réuni à Addis-Abeba, Béji Caïd Essebsi trouvera le terrain déblayé, ne lui restant plus qu'à en déminer les dernières parcelles.

«Le moment le plus difficile, nous confie Habib Essid, c'est quand il m'a fallu m'enfermer pour arrêter la dernière composition du gouvernement. Une grande solitude et une lourde responsabilité. Comme j'en ai vécu par le passé». De 39 membres, son nouveau gouvernement passera à 42, avec 24 ministres, 3 ministres délégués et 15 secrétaires d'Etat. Nidaa en aura 9, Ennahdha 4 (3+1), l'UPL et Afek, chacun 3, alors que 23 portefeuilles iront à des indépendants et de grands commis de l'Etat. Conscient des enjeux et cherchant à faire monter sa deuxième génération, le parti islamiste présentera des jeunes plutôt modérés : Zied Laadhari, Nejmeddine Hamrouni, Amel Azzouz et Boutheina Ben Yaghlane. La pilule passera mieux pour certains.
La fusée à trois étages de Habib Essid
Habib Essid reconnaît que si elle n'est pas la meilleure, son équipe est dans son ensemble prometteuse. Il faut lui faire confiance, la soutenir et la laisser travailler. L'ingénieur, estiment des analystes, a conçu une fusée à trois étages : en tête, on trouve une pléiade de jeunes alliant compétence et militantisme, comme notamment Yassine Brahim, Slim Chaker, Said El Aidi, Noomane El Fehri, Samira Merai Friaa, Mahmoud Ben Romdhane, Selma Rekik, Zied Laadhari, Youssef Chahed ou Nejmeddine Hamrouni. Au milieu, de hautes compétences issues du service public qu'il connaît personnellement de longue date, notamment Mohamed Salah Arfaoui, Saad Essedik, Zakaria Hamed, Hédi Mejdoub, et autres Mhammed Ezzine Chlaifa. A la base, on trouve les titulaires des ministères régaliens, tous indépendants, ainsi que les autres ministres issus des partis politiques et de la société civile.

L'essentiel pour lui est de décoller immédiatement et de se mettre sur orbite. Le pays n'attend pas.


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