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Ahmed Néjib Chebbi : Lettre ouverte au Président de la République
Publié dans Leaders le 06 - 05 - 2017

Je vous adresse la présente lettre ouverte en raison de la gravité de la situation que traverse notre pays, huit mois après la constitution du gouvernement d'union nationale.
Nous pouvons dire sans craindre l'excès ou le parti pris que ce gouvernement a fait son temps.
Ce gouvernement n'a pas réussi à amorcer la relance de l'économie. Bien au contraire, sous son règne, la croissance est restée atone, l'investissement recule, la production industrielle stagne, l'image du pays se dégrade, à telle enseigne qu'il peine aujourd'hui à mobiliser les ressources financières extérieures dont il a besoin, les grands déséquilibres se creusent: le déficit budgétaire s'aggrave, l'endettement public progresse, la balance commerciale accentue son déficit, notre monnaie nationale dégringole, etc. Les crises sociales et les troubles dans les régions se succèdent et prennent un caractère de rébellion, l'inquiétude a fini par gagner nos propres forces armées et de sécurité. Certains de leurs syndicats sont allés jusqu'à signifier qu'ils n'étaient plus prêts à assumer la mission répressive qui leur était dévolue dans le passé, réclamant des solutions politiques dans le respect des lois et des droits de l'homme.
Le gouvernement est-il seul responsable de cette situation ? Nullement. Il suffit pour s'en convaincre de rappeler les conditions difficiles dans lesquelles il a assumé les responsabilités du pouvoir, dont - et non des moindres - l'asphyxie financière de l'Etat. Mais il s'est mal pris dans la gestion de la crise née à l'occasion de la dernière loi de finances. Au lieu d'inviter les différentes catégories sociales à un dialogue en vue de forger un consensus qui préserve le pays des tensions et crée un climat favorable à l'investissement, il les a stigmatisées et soulevé par là un tollé général: salariés, chefs d'entreprises, médecins, avocats, pharmaciens, experts comptables, agriculteurs etc. se sont dressés contre lui, sans compter les protestations de jeunes dans les régions.
Tout cela est dû à un déficit de leadership. Ce gouvernement est né sans vision ni programme. Il n'a pu faire preuve d'esprit d'initiative. Condamné à marquer le pas, il a perdu de sa cohésion, s'est privé de l'appui des forces politiques et, au fil du temps, a perdu toute autorité dans le pays.
Monsieur le Président,
La crise économique du pays est essentiellement d'origine politique. L'appareil de production ne s'est pas grippé suite à un déséquilibre entre l'offre et la demande ou pour toute autre cause économique notable, mais en raison du recul de l'investissement (et la chute de la production) consécutif à la dégradation du climat de sécurité et à la détérioration du climat social, marqué par les tensions et l'instabilité. En 2017, la Tunisie a perdu sa place parmi le top 10 des pays africains attractifs d'investissements étrangers. Elle a été reléguée au treizième rang, au moment où le Maroc se hissait à la première place.
Le traitement d'une crise de cette nature n'appelle pas tant des remèdes techniques que des solutions politiques. La crise du pays est essentiellement due à un déficit de leadership politique. Le leadership politique suppose une connaissance concrète des problèmes du pays, la capacité de hiérarchiser les priorités, la capacité de mobiliser les ressources matérielles et humaines et de programmer la réalisation des objectifs dans le temps imparti. Et les priorités du pays résident aujourd'hui dans la réunion des deux conditions de la relance économique: renforcer la sécurité et assurer la stabilité sociale au moyen d'un consensus forgé par les partenaires sociaux et politiques et garanti par l'Etat. Elles consistent aussi dans l'accomplissement des trois tâches prioritaires: réformer le dispositif de l'enseignement, de la formation et de la recherche pour remettre le pays sur les rails du progrès à l'époque du savoir et de la révolution numérique. La deuxième priorité consiste à promouvoir notre production industrielle par l'innovation afin de donner à nos exportations le niveau de valeur ajoutée et la compétitivité nécessaires dans un monde ouvert, reposant de plus en plus sur l'économie du savoir (ceci inclut cela va sans dire les services productifs et l'agriculture innovante). La troisième priorité concerne le développement humain, particulièrement dans les régions intérieures, afin que l'équité et l'égalité des chances règnent sur l'ensemble de nos régions et que, de nos frontières occidentales aux rives de la méditerranée, notre pays devienne « la Tunisie du littoral ». Un littoral dont la profondeur ne dépasse guère les 250 km et qui devienne un lieu d'investissement et de prospérité.
L'accomplissement de ces tâches prioritaires suppose un plan décennal. Tout plan s'il ne commence dans l'immédiat n'en est plus un. Et tel un arbre béni, il donnera ses fruits année après année, jusqu'à entrer en pleine production. Notre pays atteindra l'excellence et l'équité en une décennie, il a déjà accompli de tels prodiges au lendemain de son indépendance et était devenu un exemple de réussite dans un environnement géopolitique qui n'a malheureusement pas été secouru par ses richesses pétrolières.
Monsieur le Président,
Les difficultés de toutes sortes, économiques, politiques, sociales et sécuritaires n'échappent à personne. Ne nous échappent pas non plus les pressions exercées sur les finances de l'Etat, sur l'équilibre de ses fondamentaux, ni la rareté de ses ressources. Mais le leadership dont notre pays a besoin consiste précisément en sa capacité de les surmonter. Et en premier lieu, surmonter le corporatisme et le populisme qui causent tant de mal à notre pays. Surmonter aussi les divisions qui rongent notre élite politique et nos institutions représentatives. Pour ce faire nous ne pouvons compter que sur la force de l'opinion publique, sans laquelle aucune bataille ne peut être remportée. Il nous faudrait ensuite compter sur nos forces armées et de sécurité qui sacrifient sans lésiner pour la sécurité du pays et qui ne demandent qu'à croire en une direction dévouée à l'intérêt national et non à un quelconque intérêt personnel, clanique ou partisan.
Monsieur le Président,
Votre connaissance des problèmes du pays, votre conscience des priorités nationales, comme l'attestent clairement vos discours et vos écrits, me portent à être confiant en votre capacité de prendre l'initiative, qui s'impose, pour sortir notre pays de l'obscurité où il se trouve et envoyer une lueur d'espoir à ses enfants. Je suis de ceux qui pensent que des élections anticipées ne sont pas de nature à résoudre les problèmes du pays. Ces appels n'ont aucun fondement constitutionnel et, dans les conditions de crise de confiance à l'égard des partis et de la politique, ne peuvent de surcroît engendrer un paysage politique meilleur que celui dont nous disposons aujourd'hui. Je suis aussi de ceux qui croient en nos acquis démocratiques, je m'en honore et crois que l'histoire les inscrira à l'actif de notre génération. Je crois qu'il n'y a nulle solution du dehors du régime politique issu des urnes, par-delà ses défauts, et que toute tentative de le combattre de l'extérieur n'ouvrira la porte qu'à l'aventure et au risque de conflits civils. Je suis également de ceux qui pensent que le centre du pouvoir est entre vos mains, en raison du mandat que vous a donné le peuple et de la position que vous a assignée la Constitution à la tête de l'Etat. Parmi les responsabilités dont vous a investi la Constitution, vient celle de la Sécurité Nationale, et notre sécurité nationale est aujourd'hui menacée comme elle ne l'a jamais été auparavant. Cela vous met devant la lourde responsabilité de prendre une décision qui soit au niveau des défis auxquels nous faisons face et qui ouvre aux Tunisiennes et aux Tunisiens les portes de l'espoir.
Le temps nous est compté, et c'est là une responsabilité devant Dieu et la Nation.
Je vous souhaite longue vie et puisse Dieu, le tout puissant, vous inspirer et guider vos pas.,
Ahmed Nejib Chebbi,
Tunis, le 5 mai 2017


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