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Sous le regard tutélaire d'Isis: Un événement culturel majeur en Egypte
Publié dans Leaders le 07 - 05 - 2021

Par Abdelaziz Kacem - En dépit des déboires que des parentés adultérées nous infligent, et malgré les velléités de reniement, qui, de plus en plus, chez nos élites, se font jour, nous restons, irrémédiablement, ligotés au monde arabo-musulman. Et cela fait des décennies que ce monde est en mal de joie, la joie de vivre si chère à Bourguiba et qui doit beaucoup aux plaisirs esthétiques que, seule, la culture procure.
Certes les Affaires culturelles ont toujours été le parent pauvre du budget de l'Etat. Mais les bons ministres avaient su tirer le maximum du minimum et obtenir, en vertu des programmes d'échanges et de coopération, de quoi arrondir les fins de mois de leurs institutions. Il arrive aussi que la culture bénéficie de rallonges budgétaires en vue d'actions d'envergure.
C'est une soirée faste que celle qui nous a été offerte en ce mémorable samedi, 3 avril dernier, par les chaînes TV égyptiennes : le spectacle grandiose, le reportage exceptionnel de la Parade dorée des momies royales, en cours de transfert du vieux Musée du Caire, Place Tahrir, où elles reposaient depuis un siècle, vers leur nouvelle résidence, le Musée national de la civilisation égyptienne, au Fostat.
Tout au long des 7 km qui séparent les deux prestigieuses demeures, 22 chars décorés de motifs pharaoniques dorés ont impérialement défilé. Chacun portant un cercueil à l'intérieur duquel une momie est placée dans une capsule remplie d'azote, pour lui garantir protection et stabilité. Ce transfert est en soi une performance scientifique dont il faut féliciter les savants égyptiens.
L'éminent égyptologue Zahi Hawass explique : «Nous avons choisi le Musée de la civilisation parce que nous voulons, pour la première fois, exposer les momies d'une manière civilisée, d'une manière instruite, et non pour l'amusement comme elles l'étaient au Musée égyptien».
Les Cairotes, Covid-19 et sécurité obligent, firent place à la glorieuse Egypte antique. Le cortège est accompagné par 60 motards, 150 cavaliers, l'orchestre solennel de l'armée et des dizaines de jeunes vestales exécutant d'ensorcelantes danses votives. Dans les rues illuminées en or bleui, tout le long du trajet, sont alignés, en haie d'honneur et de garde, des centaines de jeunes égyptiens athlétiques, habillés à l'ancienne.
La procession s'ébranle. Chronologiquement, le pharaon Seqenenrê Tâa, dit « le Courageux », ouvre la marche des 18 rois (5 Ramsès, 4 Amenhoteb, 5 Thoutmôsis, 2 Séthi et 1 Mérenptah) et des 4 reines : la célèbre Hatchepsout, Ahmès-Néfertari, épouse du pharaon Ahmôsis Ier, Mérytamon, épouse de Ramsès II, et la reine Tiyi, celle par qui, à son insu, le scandale arriva. Elle est la mère d'Amenhoteb IV, qui se fit appeler Akhenaton, l'annonciateur du monothéisme, bien avant Moïse.
Si le défilé a fasciné la majorité des spectateurs, de par le monde, il n'a pas laissé d'agacer bien des débiles recroquevillés sur leurs tares et aux yeux desquels, c'est la pire des hérésies que de rendre les honneurs à des kuffars maudits par Allah et qu'il aurait fallu inhumer depuis fort longtemps afin de permettre à Munkir et Nakir d'exercer sur eux les Tourments de la tombe (Adhèb al-qabr). Mieux encore, la reine Tiyi, dont la momie est si bien conservée qu'elle a gardé intacte sa longue chevelure et, pendant la cérémonie, on a pu en voir une très belle mèche. Sur la Toile, un prédicateur, connu pour ses extravagances, s'indigne : «Ses cheveux sont découverts». Des niqabées et des barbus de tout poil relayent ses vociférations.
En revanche, bien d'autres facebookeurs l'ont copieusement moqué. «Si on savait, écrit l'un d'eux, que la vue d'une momie âgée de 3200 ans allait chatouiller ses érectilités, on lui aurait sûrement fait porter le voile para-adultère.» Un autre écrira: «Il faut s'attendre à ce que ce vicieux nous gratifie d'une fatwa autorisant l'accouplement avec les momies.»
Le prédicateur indigné est une vieille connaissance. Wagdi Ghonim, sur invitation de ceux que l'on sait, a profané le sol tunisien, au mois de février 2012, afin de prêcher l'excision de nos femmes. Aux dizaines de milliers de compatriotes venus le huer, il cria : «Crevez de rage !» (Moutou bi-ghaydhikoum).
Sur le web, la superstition ne pouvait pas ne pas prendre sa part. La malédiction des pharaons ! Dieu nous en préserve! Déjà, en quelques jours, le canal de Suez a été bloqué par un porte-conteneurs, un accident ferroviaire à Sohag a coûté la vie à 18 victimes, 25 autres périssent dans l'effondrement d'un immeuble au Caire. Les pharaons n'ont que faire de ces infantiles irrationalités !
Ainsi va le sublime. Tel un roquet, le grotesque lui aboie, parfois, à la cheville. Peu avant la parade, en guise d'inauguration du nouveau musée, l'Orchestre de l'Union Philharmonique du Caire, sous la baguette du maestro Nader Abbassi, entreprit de nous transporter vers des ailleurs insoupçonnés. En ouverture, « Je suis Misr », une prenante chanson composée, à l'occasion, pour le chanteur égyptien bien connu, Mohamed Mounir :
Je suis l'idée qui vit, les ans durant, moi le sujet.
La voix qui, au temps où tout se taisait, était audible.
Des vedettes telles que Yousra, Mouna Zaki, Nelli Karim se sont succédé récitant de courts textes à la gloire de la civilisation égyptienne. Parmi elles, notre compatriote Hind Sabri dans sa robe verte et son collier pharaonique.
L'orchestre était simplement époustouflant. Que l'on me permette de faire une mention spéciale de l'élément féminin, tout à son aise et sans voile. Les instrumentistes, les choristes, les chanteuses Riham Abdel Hakim, Nesma Mahgoub, des merveilles.
Mais la conclusion, après les 21 coups de canon et au moment où le président Abdelfattah Al-Sissi est au seuil du Musée, pour accueillir le cortège royal, le summum de cette féérie sonore et colorée, revient à une star égyptienne, la soprano internationale Amira Sélim dans un chant envoûtant et exclusif, l'Hymne à Isis. Il s'agit d'une prière tirée d'un hiéroglyphe gravé sur les parois de Deir Chelouit, à Louxor. Le texte est mis en musique et restitué en langue pharaonique. Une divine prestation. Les mélomanes suprêmes en titubent encore. Voici mon essai de transposition de l'hymne, à partir de la traduction arabe:
Ô humains et vous dieux, là-haut, sur la montagne.
Elle est la Dame unique.
Craignez Isis,
C'est elle qui donne naissance au jour
Craignez Isis,
Elle est la Dame de l'occident et des deux terres ensemble
Craignez Isis,
Elle est l'œil du dieu Râ, si vénérée dans les Provinces
Craignez Isis, c'est elle qui donne à foison
Au roi de la Haute et la Basse Egypte.
Chanter la grâce de la déesse égyptienne la plus célèbre, celle à qui notre Apulée consacre, dans son « Âne d'or », une prodigieuse prière, celle, surtout, que les chercheurs en islamologie identifient à El-Ozzâ, n'est-ce pas, aux yeux l'ignorante piétaille, commettre le plus grand des blasphèmes ? Les esprits supérieurs, eux, y trouvent de quoi les attirer vers les sphères les plus hautes.
Deux hôtes de marque étaient présents à la cérémonie, la directrice générale de l'Unesco et le président de l'Organisation mondiale du tourisme. Ils témoigneront d'une magique translation spatio-temporelle.
L'Egypte nous étonnera toujours. Elle nous a infligé un Hassan al-Banna tout en nous gratifiant d'un Taha Hussein. Le spectacle grandiose de la soirée du 3 avril montre bien que le génie de ses créateurs est capable de toutes les transcendances. La mémoire retiendra cette œuvre pharaonique. Elle nous servira d'exemple.


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