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Yassine Ayari, l'heure est grave, encore et toujours
Publié dans Leaders le 29 - 04 - 2011

« L'heure est grave », c'est par cette exclamation que Yassine Ayari, l'un des plus célèbres cyber-activistes tunisiens, avait pris l'habitude de débuter ses séquences vidéo sur Facebook dans lesquelles il fustigeait, bien avant le 14 janvier, la censure Internet orchestrée par le régime de Ben Ali. Mais la contre-politique est une seconde nature chez Yassine et rien n'aura étanché sa soif de changement, ni le départ du Président déchu, ni la dissolution de son parti ni même le départ de Ghannouchi et des derniers ministres RCD du gouvernement de transition. Dans ce café branché des Berges du Lac où je le rencontre, Yassine s'inquiète du prolongement de la présence des militaires dans les cités tunisiennes et parle de leur état de fatigue physique et mental qui pourrait être à l'origine d'une bourde. Il se demande aussi où sont passés les millions de dollars d'aide reçus par la Tunisie depuis la révolution alors qu'on n'entend qu'un discours axé sur les caisses vides de l'Etat. Il doute aussi de la volonté du premier ministre actuel d'en finir avec les ombres du passé ayant lui-même été aux affaires quelques décennies en arrière. Il peut continuer ainsi longtemps, Yassine, à développer, analyser et argumenter, avec patience et méthode, ses critiques. Les 20.000 nouveaux recrutements prévus pour la fonction publique d'ici le début du mois de juillet ? Ils ne feront qu'aggraver le sur-effectif dont elle souffre déjà. Quant aux nouvelles filières de professionnalisation annoncées, elles existaient déjà et on n'a fait que les sortir des cartons. Yassine est une inépuisable sentinelle, un incollable critique, un éternel insatisfait. Beaucoup le trouvent adepte de la théorie du complot, d'autres l'accusent de couper les cheveux en quatre, de voir le mal partout mais Yassine n'en a cure, il continue à défendre ses idées et prises de position avec opiniâtreté mais toujours dans la non-violence, la marque de fabrique de tous les activistes du web tunisien. Rencontre avec ce jeune informaticien de 30 ans qui vit en Belgique mais rentre très prochainement définitivement en Tunisie. On n'a qu'à bien se tenir car nul n'est à l'abri de ses foudres.
Bab Souika. C'est là qu'est né en 1981 Yassine Ayari. Mais de ce quartier tunisois il aura très vite à bouger pour arpenter une multitude de villes tunisiennes au gré de la carrière militaire de son père. Il sera ainsi toujours le petit nouveau à l'école, « mais du coup j'ai des amis partout, dit Yassine, et j'ai très tôt eu la conscience que Tunis n'est pas la Tunisie. J'ai habité à Jendouba, Kasserine, Jebel Ouest ». A Remada, il parcourt chaque matin, comme tous les autres enfants, les huit kilomètres qui le séparent de son école et dans les villes frontalières de l'Algérie, il côtoie ces populations oubliées qui vivent du trafic d'essence et de marchandises en tout genre parce qu'elles n'ont pas d'autre choix pour survivre. A la maison, Yassine vit entouré de livres et a la chance de profiter de sa mère qui se consacre à l'éducation de la fratrie.
Elève brillant féru d'histoire et de mathématiques, petit génie de l'informatique, Yassine est admis au lycée Bourguiba où il constitue le cauchemar des professeurs, refusant entre autres de lire la déclaration du 7 Novembre en classe, mais le moment qui signe le début de sa véritable conscience politique se passe dans le métro de Tunis. Avec ses camarades de classe, tous des tabliers vêtus, il discute et rigole. Un policier en tenue lui dit de rire moins fort. « Pourquoi ?, demande Yassine ». La réponse est une gifle qui fait s'écrouler ce symbole de l'autorité publique que constitue un policier en tenue censé représentant l'Etat de droit et la défense du citoyen contre les injustices. Cette offense fait naître en lui un sentiment de révolte qui se double d'impuissance lorsque son père, le militaire, préfère ne pas porter plainte.
En 2000, Yassine réussit brillamment son Bac Maths et intègre l'école préparatoire de Nabeul, l'IPEIN. Là, il se présente aux élections de représentation des étudiants et échoue lamentablement ne s'étant allié ni au RCD ni à l'UGET qui contrôlaient l'Institut. « Seul mon meilleur ami et ma copine de l'époque ont voté pour moi, raconte-t-il ». Il récidive lorsqu'il intègre l'IPEIT à Tunis et réussit, « mais j'ai été un piètre délégué je crois parce qu'à chaque fois que je demandais quelque chose au directeur, il me disait ok et ne faisait rien ». Toujours brillant dans ses études, Yassine est tellement confiant qu'il ne passe que le concours français d'accès aux grandes écoles où il échoue, malheureusement, à l'oral. Les portes de l'avenir se referment et ses parents passent l'été à lui rappeler cet échec pitoyable. C'est alors qu'avec un visa de tourisme pour la France et 180 euros dans la poche, il débarque à Paris, une sorte de défi personnel pour montrer à ses parents qu'il n'est pas un loser. Yassine utilise ses économies pour insérer une annonce dans un journal pour réparation à domicile d'ordinateurs et c'est de cela qu'il vit toute l'année qu'il consacre à la préparation du concours d'entrée aux grandes écoles françaises. Ce revenu ne lui permettra pas de louer ne serait-ce que quelques mètres carrés parisiens, « alors les gares, les ponts, les jardins publics, les clochards, je connais. Je pouvais passer trois jours sans manger ». Le jour, Yassine prend le bus qui fait le tour de la capitale française et c'est là qu'il préparera son concours. « Un soir du 24 décembre, il faisait -8°C, j'étais seul et j'avais tellement froid sur mon banc public que je me suis mis à parler à ma cigarette ». Le Cristal, ce compagnon des jours de misère est toujours l'ami fidèle dans lequel puisera régulièrement Yassine Ayari tout au long de notre entretien. Bien que ces heures de mauvaise fortune ne soient plus qu'un mauvais souvenir, le Cristal, lui, est toujours là, peut-être pour lui permettre d'humer l'air que respirent les pauvres et les démunis dont il a partagé, pendant quelque temps, le quotidien.
Entre-temps, dans le microcosme des Tunisiens de Paris, il rencontre celui qui fera son éducation de la politique tunisienne en cassant tous les totems. Il lui révèlera la réalité de tous ces opposants de façade et autres contestataires de la figuration qui se nourrissent de la souffrance des classes populaires tunisiennes et crient assez fort pour obtenir des financements d'institutions internationales qui souhaitent favoriser la pluralité démocratique et les droits de l'homme. Yassine gardera depuis une profonde désillusion et une défiance exacerbée envers les politiques de tous bords.
A la fin de l'année, auréolé de sa réussite au concours, il rentre à Tunis pour préparer ses papiers pour l'inscription en France. Mais c'est sans compter sans l'intransigeance du consulat français à Tunis qui refuse à un Tunisien qui a vécu sans papiers en France pendant une année un visa d'étudiant. L'inscription dans une grande école française et même le contrat de travail qu'il aura décroché entre-temps n'y feront rien. Yassine se rabat alors sur l'école supérieure privée Esprit à Tunis où il poursuivra avec succès ses études et intègre, en 2007, le monde professionnel. La même année, il ouvre son premier compte Facebook qu'il utilise, entre autres, pour égrener ses critiques. « Je n'ai jamais utilisé de pseudo mais j'ai toujours veillé à publier ce que je pouvais assumer, raconte Yassine ». C'est donc à demi-mots qu'il pourfende la censure Internet et les pratiques mafieuses du clan gouvernant. Les sanglantes répressions lors du soulèvement du bassin minier de Gafsa en 2008 feront monter d'un cran ses prises de position. Il se déplace à Redeyf, filme et partage ses vidéos où il raconte la détresse des gens, les arrestations arbitraires et sa profonde amertume. Sa page Facebook est alors censurée. Ce n'est pas tout. En rentrant d'un voyage d'affaires en Libye, Yassine est accueilli par deux agents, qui s'avèreront être du renseignement, qui lui feront subir un interrogatoire et lui signifieront, en toute amabilité, qu'il est en train de dépasser les lignes rouges. Un petit avertissement qui était loin de décourager le jeune informaticien.
En 2009, c'est les élections législatives en Tunisie. Yassine propose à ses amis de quartier au Bardo de se présenter. Aucun d'eux n'ayant jamais fait de politique, c'est en indépendant que Yassine présente sa liste à Béja avec les quatre amis qu'il arrive, très difficilement à rassembler. Pourquoi Béjà ? Parce que c'est le gouvernorat le plus proche qui ne nécessitait qu'une liste de cinq personnes au minimum. Le gouverneur de Béja n'accepte de rencontrer les cinq jeunes candidats que sous la menace d'une campagne médiatique internationale et lorsqu'ils lui assurent qu'ils n'ont aucune chance de gagner les élections. « Là, j'ai compris l'absurdité du système, raconte Yassine, qui est telle que cinq gamins qui viennent déposer une candidature pour des législatives dans une ville du nord du pays sont considérés comme un danger». La liste est finalement invalidée !
Sur son mur Facebook, Yassine poste toujours de petites phrases assassines à peine voilées : « Pas de présidence à vie, extrait de la déclaration du 7 Novembre 1987 » ou encore « où est le changement ?». Ces affronts virtuels deviennent rapidement insuffisants pour Yassine qui décide de passer à l'action concrète avec l'organisation de la journée Nhar 3ala Ammar en mai 2010. Il est arrêté en plein Avenue Bourguiba alors qu'il s'apprêtait à rencontrer Slim Amamou pour, justement, annuler l'opération qui coïncidait avec la finale de la coupe de football de Tunisie. Il passera 14h au poste de police sans manger à entendre les obscénités de ses tortionnaires qui ne veulent pas croire qu'il n'y a aucune organisation derrière cette opération et qu'elle est vraiment le fait d'un groupe de jeunes tunisiens qui réclament tout simplement liberté et justice pour tous. Après avoir signé des papiers qu'il était trop fatigué pour déchiffrer, Yassine est reconduit chez lui. Son accompagnateur lui ordonne de ne quitter son domicile que lorsqu'il le rappelle. On attend encore son appel.
A Telnet où il travaille, Yassine ne reçoit aucun avertissement formel mais ses collègues l'évitent soigneusement même lors du déjeuner où il s'attable toujours seul à la cantine de l'entreprise. Au milieu de cette ambiance lourde, il décide de quitter la Tunisie surtout qu'une entreprise belge lui fait une offre professionnelle intéressante. De Bruxelles où il s'installe, il continue à militer à travers le web, débarrassé de la censure. Dès le 22 décembre 2010, Yassine se met en contact avec ses amis dans les régions insurgées de la Tunisie et inonde le web des informations qu'il reçoit. Il constitue un réseau fiable qui lui file au jour le jour les informations locales. Un soir, un ancien copain l'appelle d'un taxiphone la voix tremblante : « tu es recherché par la police tunisienne, si tu rentres en Tunisie, tu seras arrêté tout de suite ».
Lorsque Slim Amamou et Aziz Amami sont arrêtés le 6 janvier 2011, c'est la mobilisation pour Yassine et ses amis qui établissent un véritable quartier général et se relaient pour alerter le monde, les agences de presse internationales et Internet à travers des vidéos et des communiqués de presse sur l'arrestation arbitraire des jeunes cyber-activistes et sur les morts qui continuent de tomber sous les balles de la police. « Nous avons passé 600 fax en une seule nuit, se rappelle Yassine. A un euro le fax, la facture a été salée ». Frustré de ne pouvoir rentrer à Tunis et ne sachant que faire pour évacuer sa frustration, Yassine appelle, le 14 janvier 2011 vers 18h, le ministère de l'Intérieur tunisien. Il décline son identité et se lance dans une prolifération d'insultes aussi dégradantes les unes que les autres. Ses interlocuteurs lui rendent la pareille. C'est alors que Yassine voit défiler sur l'écran de sa télévision la nouvelle de la fuite de Ben Ali qu'il annonce en direct aux agents du ministère au bout du fil. Ces derniers changent brusquement d'attitude et s'érigent en victimes obéissant à des ordres qu'ils n'ont pas la capacité de discuter. La Tunisie vient de basculer dans l'après-révolution. Quelques jours après, Yassine rentre respirer l'air de la liberté qu'il a tant attendue et espérée. Depuis, il est toujours aussi vigilant et ses prises de positions aussi virulentes car le combat continue et l'heure est toujours grave pour Yassine


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