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Pablo Neruda, l'éternité d'un chant
Poésie
Publié dans Le Temps le 06 - 09 - 2012

« A quoi servent les vers si ce n'est pour cette nuit où un poignard amer nous transperce, pour que ce jour, pour que ce crépuscule, pour que ce coin brisé où le corps frappé de l'homme se dispose à mourir ? »
Quand le bruit terrifiant des bottes secoua la nuit opaque du Chili, ce 11 Septembre 1973, le rêve démocratique sombra, gaulé par la junte militaire. A six heures du matin, tout le pays s'agenouilla sans résistance, à l'exception de Santiago. A midi, les avions de chasse bombardent la « Moneda », Les chars suivent. A 14h, le palais est envahi, mais Salvador Allende était, déjà mort. Il s'est suicidé pour ne pas se rendre où l'a-t-on assassiné. L'horreur s'abattit sur un pays qui allait être saigné à blanc : Constitution suspendue, partis politiques interdits, libertés publiques supprimées, état d'urgence proclamé, couvre-feu instauré, liberté de la presse abolie, répression, arrestations arbitraires, tortures, exécutions sommaires. Pinochet enterra la Révolution Chilienne, consolida son pouvoir et le cauchemar de la dictature s'installa, jetant des centaines de milliers d'exilés politiques sur les routes d'une histoire sanglante, d'autres disparurent dans les geôles, victimes d'exactions terribles.

Pablo Neruda ne survécut pas à la tragédie. Le poète, ulcéré par le drame national, meurt le 23 Septembre, assassiné. Ses demeures furent pillées, saccagées, ses livres jetés au bûcher. Mais, sa voix se fit tonnerre et orage pour dire le cri du révolutionnaire qu'il était « Je suis peuple, peuple innombrable. J'ai dans ma voix la force pure pour traverser le silence et germer dans les ténèbres. » Mots de feu qui traversèrent le crépuscule d'un pays ensanglanté, trouèrent les voiles de l'oppression et poussèrent les murs si étroits de la pensée unique. Ils soulevèrent la terre aride et pesante, explosèrent en mille épis, promesses de printemps inexorables : « Je n'écris pas pour que d'autres livres m'emprisonnent. J'écris pour le peuple bien qu'il ne puisse lire ma poésie avec ses yeux ruraux. L'instant viendra où une ligne, l'air qui bouleverse ma vie, parviendra à ses oreilles... et ils diront, peut-être, « c'était un camarade ». Cela suffit, c'est la couronne que je désire. ». Voix des peuples opprimés qui traverse les frontières et les époques, ouragan indomptable qui balaie le discours ronronnant, emporte les dictatures implacables, colère salutaire des damnés de la terre, bâtisseurs de liberté et de lendemains lumineux : « Nous écrivons pour des gens si humbles que, très, très souvent, ils ne savent pas lire. Pourtant, la poésie existait sur la terre avant l'écriture et avant l'imprimerie. C'est pour cela que nous savons que la poésie est comme le pain et doit être partagée entre tous, érudits et paysans, entre toutes nos immenses, fabuleuses, extraordinaires familles de peuples. »

Son combat politique fut aussi littéraire : la poésie arme d'éveil et de lutte, les mots pour glaive et pour étendard. La poésie, patrie des humiliés, des dominés, des déracinés, terre des apatrides. Les mots, lieu de ce combat contre l'inégalité, l'injustice et l'arbitraire : « Dans ma patrie, on emprisonne les mineurs et le soldat commande au juge ». Les mots pour ébranler les dictatures, fissurer l'édifice branlant de la domination : « Et vous allez me demander :- mais pourquoi votre poésie ne nous parle-t-elle pas du rêve, des feuilles ou des grands volcans de votre pays natal ? – Venez voir le sang dans les rues, venez voir le sang dans les rues, le sang- Dans les rues ! ». Les mots, hurlements de protestation, cris de dénonciation, de condamnation, les mots pour ultime engagement en faveur des plus démunis, des silencieux, des muselés : « L'écrivain ne fera rien sans la saveur de la compagnie humaine, de la société, la grande famille humaine infortunée. » Mots pour rallumer l'espérance, ressusciter la liberté inhumée les jours d'hiver pluvieux et glacial, dire cette communauté du combat humain pour la dignité retrouvée : « Je veux que la majorité, l'immense majorité, la seule majorité : tout le monde puisse parler, lire, écouter, s'épanouir. »

Mots pour tisser la fraternité du combat, pour signer le pacte sacré d'une société plus égalitaire, rassasiée et debout malgré le déluge : « Je ne veux pas revoir le sang imbiber le pain, les haricots noirs, la musique... » L'écriture comme essence, existence et combat, le mot qui transcende, révèle l'être, donne des ailes : « J'écrivis la première ligne confuse, sans corps... et je vis, tout à coup, le ciel égrené et ouvert, des planètes, des plantations vibrantes. Je roulais avec les étoiles, mon cœur se dénoua dans le vent » Les mots se muent en un chant poignant qu'un vent angoissé traîne : « Tu entends d'autres voix dans ma voix de douleur, pleurs de lèvres anciennes, sang de vieilles suppliques... » Chant désespéré d'amour pour une aimée lointaine, absente et silencieuse : « Et tu m'entends de loin, et ma voix ne te touche pas... On dirait qu'un baiser a scellé ta bouche...Mais, vers toi, sans bouger, sans te voir, vont mon sang et mes baisers... ». Ainsi, l'amour est-il agrandissement de l'être aimé qui donne accès à l'univers : « En toi la terre chante ! », la femme est terre et patrie : « J'aime le morceau de terre que tu es ! » Le discours amoureux devient harangue politique et l'adresse à l'aimée, rhétorique révolutionnaire : « Mais, lève-toi. Mais, avec moi, lève-toi et sortons réunis, lutter contre les toiles d'araignée du mal ! » Le discours amoureux est lutte collective. La réconciliation est scellée définitivement entre le lyrisme amoureux et le discours épique : « Toi et moi, nous devions simplement nous aimer, confondus avec tous les hommes et les femmes et la terre où l'œillet s'enracine et grandit »

« La parole est une aile du silence ». Parole et silence se retrouvent, tissent un langage nouveau fait de cris et de chuchotements, de signes, d'allusions discrètes, de délires de l'imaginaire qui se plait à esquisser un sourire absent, une caresse volée, une pensée qui traverse l'océan de la distance. « Je suis venu ici, chanter. Je suis venu afin que tu chantes avec moi. » Il est venu enchanter les mots, les tresser en un chant profond, tourmenté et serein, douloureux et exquis, chant torturé, mais heureux, assoiffé d'humanité et de liberté : « Demain arrivera de sa verte démarche et nul n'arrêtera le fleuve de l'aurore... »


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