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«Ennahdha est une parenthèse dans l'histoire de la Tunisie»
Mabrouk Korchid, ex-ministre des domaines de l'Etat et des affaires foncières
Publié dans La Presse de Tunisie le 27 - 02 - 2019

Début février, Mabrouk Korchid, ex-ministre des Domaines de l'Etat et des Affaires foncières, en compagnie de plusieurs personnalités publiques à l'instar de Ahmed Friaâ (scientifique et ex-ministre de l'Intérieur) et Samira Maraii (ex-ministre), ont lancé une nouvelle initiative politique visant à rassembler la famille démocrate dans un front commun. Les auteurs de cette initiative ont écrit un texte se basant sur cinq idées essentielles autour desquelles ils souhaitent fédérer le plus grand nombre de partis politiques et de personnalités. Parmi ces points, la réforme du régime politique. Dans les médias, c'est Mabrouk Korchid qui assure la promotion. Il revient dans cet entretien sur l'une de ses angoisses: voir Ennahdha s'installer encore une fois à La Kasbah
Pouvez-nous en dire un peu plus à propos de cette initiative et qui sont vos soutiens ?
Cette initiative est née de la nécessité d'une nouvelle conjoncture politique, je dis bien politique et non pas partisane. Personnellement, je ne comprends plus les partis idéologiques. En fait, ce qui les unit est plus grand que ce qui les sépare. Il y a une crise profonde qui menace l'Etat, il est donc temps que les vrais patriotes se réunissent. Le leitmotiv qui doit guider tout cela tourne autour de l'impératif de sauver la Tunisie et la mettre sur les rails.
Nida Tounès a été formé de plusieurs courants politiques et a éclaté au lendemain des élections, ce schéma risque de se reproduire avec l'initiative que vous proposez ?
Il faut distinguer entre un parti et un front. Ce que nous proposons est un front. Un front repose sur l'idée d'une gestion des différences tout en étant unis. L'idée du front est de faire en sorte qu'il y ait moins de partis politiques qui se rassembleront en front pour un but commun.
Croyez-vous que dans un climat politique marqué par des rapports belliqueux entre les partis dits «progressistes», votre idée ait des chances d'être entendue ?
D'abord, nous avons choisi de créer un texte fédérateur, avant même de penser aux personnes. Nous y avons mis les cinq principales idées susceptibles de regrouper la famille nationale. Bien évidemment, on pourrait par la suite y ajouter d'autres idées.
Ensuite, les personnalités qui vont porter ce projet doivent être intègres, jouissant d'une crédibilité et dotées du courage suffisant pour exprimer leurs idées.
Quelle définition donneriez-vous de l'intégrité?
Intègre, cela veut dire qu'il ne faut pas être entaché par des procès et ne pas avoir été condamné, et être connu pour son patriotisme et une expérience réussie.
M. Ahmed Friâa fait face à de graves accusations devant les chambres spécialisées de la justice transitionnelle…
Je crois qu'au contraire, c'est un honneur pour lui. M. Ahmed Friâa a bénéficié d'un non-lieu de la part de la justice pénale et la justice militaire entre mai et juin 2018. Ce n'est que par la suite qu'a été ouvert le dossier de la justice transitionnelle. Donc cette orientation et ce procès de la justice transitionnelle sont politiques et cela n'est pas acceptable. Tous ceux qui ont été laissés par le processus de justice transitionnelle sont les bienvenus, mis à part ceux qui ont été condamnés par la justice pénale classique. Ahmed Friâa est une personnalité très respectée, même du temps de Ben Ali.
Est-ce que vous en avez discuté avec les personnalités politiques de premier plan qui représentent les partis politiques les plus influents ?
Oui, effectivement, il y a eu des discussions. Pour l'instant, le groupe avec qui je porte ces idées m'a chargé de les diffuser dans l'opinion publique. Les personnalités qui sont derrière ce projet sont des gens patriotes ayant assumé des responsabilités.
J'ai de bonnes relations avec l'ensemble des partis de la famille centriste. J'ai rencontré Mehdi Jomâa, Mohsen Marzouk, les représentants de Nida Tounès et les fondateurs du nouveau projet de Youssef Chahed. Je dois également vous dire que certains partis ont d'ores et déjà adhéré à cette initiative, et nous l'annoncerons d'ici peu. Pour les grands partis, certains ont exprimé leur souhait d'adhésion à ce front, et d'autres nous ont fait part de leur volonté de trouver une autre formule d'alliance.
Peu importe la forme, il faut qu'il y ait une unification des forces démocratiques. Sans cela, aucun parti ne pourra, lors des prochaines élections, obtenir la majorité pour battre le parti Ennahdha.
Le peuple tunisien ne veut pas de l'islam politique. Et vous voyez que même certains islamistes commencent à prendre leurs distances à l'égard de l'islam politique, à l'instar de Lotfi Zitoun. En 2014, lorsque les Tunisiens ont trouvé une offre politique sérieuse, Nida Tounès en l'occurrence, ils ont voté pour lui aux législatives et à la présidentielle, avec pour objectif de faire barrage à l'islam politique.
Vous semblez considérer que l'islam politique a été imposé à un moment de l'histoire contemporaine de la Tunisie
Oui, je crois que l'islam politique est une délégation, qui n'est pas dans son élément en Tunisie. L'islam politique est né dans les cuisines de la politique. Mais nos politiques sont tombés dans le piège. Et je vais vous dire une chose, je partage avec ceux qui votent pour le parti islamiste énormément d'idées. Je suis croyant, pratiquant et je crois en l'identité nationale. J'ai par contre un problème avec l'orientation sectaire de ce parti politique, qui croit beaucoup plus à l'idée de «jamaa» (groupe) qu'à l'idée de nation. Ils se sentent beaucoup plus proches des frères musulmans d'Egypte que des citoyens du sud du pays. L'islam politique est une parenthèse de l'histoire de la Tunisie et du monde arabe, qui va sans aucun doute se refermer.
Vous avez qualifié la Constitution tunisienne d'ivraie, alors qu'elle a été saluée par le monde entier. Vous le pensez vraiment ?
C'est une mauvaise graine qui va affaiblir l'Etat. Bien évidemment, la Constitution de 2014 comporte un certain nombre de droits qu'il faudrait garder. C'est Ennahdha qui a signé cette Constitution. Il est vrai qu'elle a été quelque peu modifiée sous la pression de la société civile, mais rappelez-vous la première mouture! Elle était pire.
Le consensus qui a été trouvé était à l'époque un consensus déséquilibré toujours en faveur des islamistes. Je vous le demande, est-ce que l'éclatement des pouvoirs jusqu'aux régions s'est fait en faveur du développement? Je ne pense pas.
Le rapporteur de la Constitution, Habib Khedhr, estime qu'on ne peut évaluer la Constitution si toutes ses dispositions ne sont pas entrées en vigueur et il dit, également, que si chacun se contentait d'agir dans les limites de ses prérogatives, il n'y aurait aucun problème.
D'abord une première observation, doit-on attendre qu'on tombe dans le gouffre pour se permettre d'évaluer la Constitution? Un stratège est quelqu'un qui comprend les choses dès les prémices. Deuxième observation, la nature du peuple tunisien veut que chacun se mêle des affaires des autres, qu'est-ce qu'on fait? On change la Constitution ou on change de peuple? Peut-être que dans 70 ans, le peuple sera prêt pour cette Constitution.
Nous avons fait croire au peuple tunisien qu'il élisait un président de la République avec de véritables prérogatives.
Pourquoi élire au suffrage universel un président dont les prérogatives sont limitées ? Le peuple tunisien ne veut pas d'une présidence de façade. Il s'est insurgé contre le présidentialisme et non pas contre le régime présidentiel. Si les groupes parlementaires peuvent faire du chantage politique à leur guise, comment un chef de gouvernement peut-il mener à bien une politique? Le problème se pose également à l'échelle locale, qui peut aujourd'hui m'expliquer qui tient les commandes entre le délégué et le maire? Le régime choisi se base sur un complexe vis-à-vis de l'autorité.
Cette Constitution encourage la gestion libre des districts et crée une mentalité scissionniste en Tunisie. Mais attention, je suis favorable à la démocratie participative, mais au niveau des municipalités, et peut-être au niveau des conseils régionaux. Pas question d'aller jusqu'aux districts.
Il y a une administration tunisienne qui s'est déjà inscrite dans la décentralisation et un partenaire européen et des bailleurs de fonds internationaux qui financent d'ores et déjà des programmes de décentralisation. Nous allons leur dire non, finalement, on change d'avis ?
Il y a deux hypothèses. Soit nos partenaires ont choisi pour nous, et là, je refuse cette idée que quelqu'un choisisse pour moi. Ou bien, nous avons choisi et nos partenaires nous soutiennent et c'est plus probable. Et là, si ce sont de véritables partenaires, ils nous accompagneront même si nous changions d'avis.
Pour quel régime politique plaidez-vous dans ce cas ?
La réforme du régime politique devra se faire dans les mois qui suivent les élections législatives et présidentielles prochaines. Le premier point du programme du futur chef d'Etat est d'amender la Constitution. Et s'il est élu par le peuple tunisien, cela voudrait dire que les Tunisiens sont favorables à l'amendement. Je souhaite que dans ce cas l'amendement passe par un référendum national.
Comment, concrètement, peut-on concilier la démocratie participative et le retour de l'autorité de l'Etat ?
Il faut qu'il y ait un code électoral qui aboutisse à des élus qui représentent véritablement leurs régions. Si, comme aujourd'hui, les députés représentent beaucoup plus leurs partis que leurs régions, il n'y aurait aucun développement.
La participation veut dire, à mon sens, donner aux régions la possibilité d'étudier un projet et de donner son avis. Une fois que la région donne son avis, c'est terminé. Lorsqu'il y a un pouvoir central fort, toutes les parties vont le respecter. Mon souci est rendre à l'Etat sa puissance dans le cadre de la démocratie.
La solution réside dans un régime semi-présidentiel. Avec un chef de gouvernement armés de prérogatives exécutives et un président de la République avec un pouvoir de supervision générale et le pouvoir de dissoudre le Parlement. Dans ce régime, le chef du gouvernement ne serait pas contraint de revenir au président de la République pour chaque action, bien au contraire il disposerait de larges prérogatives. Le président de la République, en revanche, nomme le chef du gouvernement. Je suggère la formation d'un comité d'experts au lendemain des élections pour détailler ce nouveau régime politique et le soumettre à référendum pendant les deux mois qui suivent la formation de ce comité.
Si ce projet ne rassemble pas les partis comme vous l'aurez souhaité, vous présenterez-vous? Créerez-vous un parti ?
Non, je ne suis pas adepte des premiers rangs. Être dans les rangs arrière pour pousser au changement est très bénéfique pour la Tunisie. Mon initiative vise à diminuer le nombre de partis, pas d'en ajouter un de plus.
Encore une fois, si nous ne faisons pas front commun nous serons les perdants de ces élections. Ennahdha ne s'intéresse pas à la présidentielle, elle appuiera Youssef Chahed ou peu importe. Pour elle, ce qui compte, ce sont les législatives. Rached Ghannouchi vise la présidence du gouvernement. Si l'on veut que Rached Ghannouchi s'installe à La Kasbah, que l'on reste divisés. En réalité, si nous sommes unis, les islamistes ne représenteraient que 10 à 15%.
Vous avez depuis le début des désaccords profonds avec la présidente de l'IVD, vous semblez défendre l'idée d'une réconciliation nationale, sans passer par une reddition des comptes
Sihème Ben Sedrine n'est pas apte à mener à bien le dossier de la justice transitionnelle. Devant le danger imminent qui menace la Tunisie, je crois qu'il est temps de tourner la page. Peut-être que cinq années auparavant, ma position aurait été tout autre. Evidemment, les grands crimes commis sont tout naturellement jugés devant les juridictions compétentes classiques. Pourtant je me suis opposé à Ben Ali, je me considère comme victime du régime de Ben Ali. Cependant, pour moi, l'avenir est plus important que le passé. Je soutiendrai donc tout projet de loi qui permet une réconciliation nationale et ne touche pas au budget de l'Etat.


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