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La grande imposture
Tourisme intérieur 
Publié dans La Presse de Tunisie le 27 - 07 - 2011


Par Wahid Ibrahim
La problématique du tourisme intérieur se pose d'une façon récurrente à chaque approche de périodes de vacances, à chaque crise et à chaque fois que les marchés internationaux manquent à l'appel. Aussi bien les autorités touristiques que les professionnels hôteliers se rappellent alors qu'il se trouve, quelque part, cette roue de secours qui pourrait combler un déficit d'occupation souvent prévisible. On s'y prend souvent tard pour ne pas dire trop tard.
Durant les bonnes années d'occupation hôtelière, on se réunit entre administration et hôteliers pour étudier la meilleure façon de gérer la carotte qu'on pourrait livrer à l'appétit de plus en plus insistante d'une clientèle nationale consciente de ses droits et du traitement négativement différencié qu'on a tendance à lui réserver.
On assiste alors à un florilège de discours mielleux et peu convaincants débités par des ministres soucieux de soigner leur image et leur rapport d'activités envoyés aux plus hautes instances de l'Etat, ainsi qu'à une batterie de prédispositions professionnelles sorties de la gibecière oh combien malicieuse et démago des «professionnels» hôteliers et touristiques.
Que de conférences de presse ont été organisées pour annoncer avec grand fracas et effets d'annonces pour dire que les hôteliers réservent un quota lits pour la demande nationale (10% au moins)?
Combien de fois a-t-on présenté le système Amadeus comme la solution miracle à la demande intérieure?
Combiens d'agents de voyages bien intentionnés ont tenté la technique de l'allotement national auprès de certains hôteliers et qui se sont vu court-circuités par ces derniers en offrant de meilleurs tarifs aux clients qui se présentent directement à leurs services?
Combien de fois a-t-on entendu les ministres victimiser la demande intérieure, la taxant d'être incapable d'anticipations et de réservations précoces ?
Combien de fois a-t-on tenté d'expliquer les avantages tarifaires exceptionnels accordés à la clientèle étrangère par l'allotement groupé opéré par les TO et l'absence de telles pratiques pour la clientèle locale? Autant d'arguments fallacieux car rien n'empêchait une agence de voyages de la place de pratiquer des allotements aussi anticipés et de les promouvoir comme il se doit auprès de la clientèle nationale.
Combien de fois a-t-on engagé des campagnes publicitaires pour inciter le Tunisien à passer ses vacances dans son pays (comme s'il avait les moyens d'aller sous d'autres cieux !) et à fréquenter les hôtels locaux, alors que ces derniers sont souvent dans l'incapacité de confirmer un lit alloté auprès des TO internationaux, souvent sans aucune garantie de remplissage.
Pour ma part, j'avoue avoir été un complice involontaire des semeurs d'illusions du temps où j'ai eu à assumer des responsabilités à la tête de l'ONTT. Je m'en excuse sincèrement auprès de tous ceux qui pourraient m'en faire le reproche. ‘'Avaler des couleuvres'' faisait partie de l'exercice quotidien de certains ex responsables qui, comme moi, n'avaient que leur salaire unique pour vivre, voire survivre.
En fait, le client national fait les frais de trois phénomènes inhérents au manque de professionnalisme qui caractérise les opérateurs hôteliers et touristiques:
•Celui des hôteliers qui préfèrent alloter voire suralloter leur capacité aux TO étrangers et qui en deviennent les otages incapables d'afficher leur lits invendus à n'importe quelle date estivale. Ce qui décrédibilise leur soi-disant engagement à consacrer un quota, quel qu'il soit, à la demande nationale.
•Celui des agences de voyages tunisiennes censées servir d'instance de groupage de la demande et d'octroi d'avantages tarifaires inhérents à ces groupages .En fait, à l'exception de quelques rares groupes hôteliers qui ont la double casquette de voyagiste, on n'a vu aucune agence tunisienne prendre des risques significatifs d'un allotement destiné à la demande nationale
•La naïveté de l'administration qui croit encore qu'en engageant une campagne publicitaire à la veille de chaque saison vantant les «vacances chez soi», on peut neutraliser les frustrations d'une population de plus en plus avertie et lui faire prendre le chemin des réservations hôtelières.
On est loin, très loin du compte .Même cette année prévue pour être une année catastrophique sur le plan des performances des TO et des marchés classiques, on n'a pas vu de réelles mesures prises pour stimuler la demande intérieure. Les soi-disants réductions tarifaires exprimées en lit restent hors de portée de la clientèle familiale. Aujourd'hui, le tunisien est un être branché et consulte d'un click les offres de séjour Tunisien sur les marchés internationaux .Il découvre des forfaits de last minute d'une semaine all inclusive, avion compris, d'un montant équivalent à ce qu'on lui demande pour un séjour de 3 à 4 nuitées. Il n'est pas disposé à comprendre, qu'à comportement similaire, les tarifs du last minute consentis aux étrangers ne lui soient pas également applicables. On a beau lui expliquer que ces tarifs correspondent à des prix d'appel pour un contingent limité, il ne comprendra pas pourquoi il serait exclu d'une démarche commerciale et communicationnelle similaire.
Il le comprendrait encore moins dès lors qu'il a accumulé, avec le temps, une culture touristique et technologique telle qu'il est désormais en mesure de ne plus se la laisser raconter. Les espaces de liberté de choix et d'expression générés par la révolution du 14 janvier l'ont rendu plus soucieux d'une plus grande équité et justice qu'il est désormais en droit d'exiger.
Que faire pour que plus rien ne soit comme avant, car il ne peut y avoir de tourisme viable s'il se développe sur un terreau de frustration et tourne le dos à sa population d'accueil?
A cet effet, je me permets de livrer quelques propositions et d'esquisser certaines pistes de réflexion:
- Ne plus prendre le Tunisien pour un niais et un pigeon qui ne comprend pas grand-chose aux pratiques touristiques et qu'on peut leurrer par des carottes de circonstance.
- Imaginer des solutions radicales pour diminuer la pression sur les espaces hôteliers notamment en développant le tourisme résidentiel locatif ou en propriété et en prévoyant d'intégrer les lotissements résidentiels accessibles à la bourse des Tunisiens dans les plans d'aménagement des futures zones touristiques.Car il n'est pas question de ghettoïser la fréquentation touristique nationale et de la raisonner en réserve pour clientèle indigène.
- Casser définitivement l'idée que le tourisme intérieur ne peut se développer que dans le cadre de l'hébergement hôtelier et que le Tunisien représente une menace à la quiétude des touristes «packagés».N'a-t-on pas entendu récemment un hôtelier, membre d'une commission de la FTH, dénoncer, lors d'une conférence de presse, le comportement incompatible des Tunisiens dans les hôtels. Ce qui avait scandalisé, à juste titre d'ailleurs, les journalistes présents qui n'ont pas manqué de le remettre à sa juste place d'hôtelier approximatif qui a perdu une occasion de se taire.
- Promouvoir des projets de Centres de Loisirs Estivaux le long du littoral et dans les agglomérations de l'intérieur du pays comprenant des acqualands, des piscines, des restaurants, des fast-foods, une supérette, des vestiaires, des espaces de parking, des douches ainsi que des commodités sanitaires adéquates. Ces complexes viendraient remplacer ce qu'on appelle aujourd'hui Plages Aménagées qui sont devenues au fil des ans, de véritables gourbis pieds-dans-l'eau à l'hygiène plus que douteuse, dotés de parasols innommables et gérés par un personnel occasionnel frisant la délinquance.
- Mettre en œuvre une véritable stratégie de tourisme jeune basée sur des offres d'hébergement et d'animation adaptées aux attentes de cette population ainsi que sur les échanges intermaghrébins et internationaux.
- Exonérer de timbre de voyages tout candidat à un voyage à forfaits vers l'étranger. D'ailleurs, il faudrait songer, un jour, à abolir cette taxe pour le moins scélérate qui ne lèse que les nationaux résidents.
- Passer de la notion «de tourisme intérieur» où on a tendance à faire des gesticulations médiatiques et pseudo-commerciales pour gérer la pénurie de l'offre hôtelière estivale à celle de «tourisme social» qui reconnaît le droit aux vacances au plus grand nombre de citoyens et où on considère les loisirs comme un véritable droit, facteur de productivité et de bien-être social.
Grace à ces mesures et d'autres encore qui pourraient faire l'objet d'un débat approprié, on ne mesurera plus le tourisme intérieur en terme de nuitées hôtelières parfois gonflées et factices mais en terme de fréquentation interrégionale mutuellement enrichissante et surtout en terme de satisfaction matérielle et psychologique.
Ce n'est qu'à ces conditions qu'on pourrait mettre fin à une imposture et à une grande illusion qui ont assez duré.
Pour être dans l'air du temps, une révolution des loisirs s'impose. La pérennité de notre tourisme en dépend.
PS. La reconnaissance de certains partis de tendance islamique a vu la vogue, cet été des ‘'maillots' 'all inclusive qui ne laissent rien paraître mais tout deviner une fois mouillés. Des Tunisiennes adeptes de ces tenues de bains tiennent à fréquenter les piscines d'hôtels,ce qui semble déplaîre aux touristes et aux responsables d'hôtels qui y voient un comportement peu touristique. On a beau proposer à ces clientes ‘'pudiques'' des piscines exclusivement ‘'Halal'' pour barboter tels des phoques moines à leur aise .Rien n'y fit. Aussi bien ces dames que les mâles qui les accompagnent tiennent à fréquenter les mêmes piscines que les mécréants roumis où les strings minimalistes sont rois. Allez comprendre quelque chose!
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