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Dernier regard sur les élections : irréalisme des modernes et opportunisme des traditionalistes
Publié dans La Presse de Tunisie le 17 - 11 - 2011


Par Jamil SAYAH
La politique est tout à la fois le choix des solutions nécessaires à la satisfaction du plus grand nombre et l'art de rendre leur application possible, c'est-à-dire acceptable, sans heurt. A la faveur d'une démocratisation croissante post-révolutionnaire, ces deux missions sont passées, en Tunisie, du domaine de la revendication limitée (à une partie de l'élite opposée à la dictature) à celui de la confrontation collective entre partis politiques. Cette confrontation s'est exprimée le 23 octobre par le choix opéré grâce à une procédure démocratique, c'est-à-dire par l'élection. Le résultat de cette dernière a donné au parti Ennahda, un parti d'obédience islamiste, une majorité confortable de 89 sièges à l'Assemblée constituante, cet organe qui aura la charge de mettre en place les fondations normatives de la deuxième République. Plusieurs points de vue s'offrent à la réflexion après ce résultat. Mais une indispensable synthèse passe par la décantation ou plutôt par une sorte de redécouverte d'une réalité, enveloppée jusque-là dans la glaise des sédimentations accumulées par une dictature de 23 ans. Ses conséquences, qu'on se refuse encore à regarder en face, sont inéluctables. Elles marquent le retour d'un référent, que l'on a pu croire un moment éliminé pendant la Révolution, le fait religieux.
Après 60 ans d'une marche séculaire globale, les Tunisiens ont préféré (majoritairement) donner leur confiance à une formation politique qui plaide pour un retour à la tradition, notamment religieuse, plutôt qu'à celles qui prônaient les bienfaits d'une modernisation en action. Sans doute, à l'heure des impressions directes autour de l'événement, où les causes morales et sociales qui les ont déterminées sont encore si vivaces et si chaudes en nous et autour de nous, il est de notre devoir d'essayer d'analyser et de classer, tels qu'ils nous apparaissent, les caractères essentiels ou les raisons principales de cet avènement politique d'importance capitale pour l'avenir de notre pays. Nul doute d'abord que le succès d'Ennahda n'est point usurpé. La réussite électorale de ce parti inspire le respect et le résultat ne peut en aucun cas être rejeté. Point de constatation. Cependant, c'est l'insigne mauvaise foi de certains commentateurs que de se demander, non pas pourquoi et comment les partis laïques et moderniste ont été vaincus, mais pourquoi et comment le mouvement islamiste a gagné, comme si la défaite de la modernité était considérée déjà comme acquise avant de mener bataille. C'est toute l'histoire de ce projet de société et son ancrage politico-social dans notre pays qu'il faudrait reprendre pour faire apparaître pourquoi la défaite n'aurait pu être évitée sans ces fatales erreurs politiques commises par les partis se réclamant de la modernité.
1) Le piège identitaire
L'identité culturelle détermine la prédominance d'une certaine configuration des personnalités parmi les individus qui l'ont reçue de partage. C'est un corpus hérité, partagé par les membres d'un peuple et mis au service de l'édification d'une personnalité distinctive. Il ne fait pas l'objet d'une transmission mécanique mais il autoriserait la reproduction d'une culture identique. Et quand ce corpus est fondamentalement construit autour et par le fait religieux, il devient extrêmement difficile et délicat de lui apporter une quelconque relativisation rationnelle. Car le culte de Dieu joue un grand rôle dans la constitution des cultures, notamment lorsque les populations partagent les mêmes symboles, les mêmes mythes et les mêmes critères d'approbation ou de condamnation des événements sociaux et politiques. Avec le triomphe de la démarche rationnelle portée par Bourguiba pour moderniser le pays, les Tunisiens ont appris à vivre leur religion d'une manière séculière. Une ligne de démarcation entre la sphère publique et la sphère privée a été tracée. Dans cette perspective, la sphère publique assure le dépassement des intérêts individuels ou de groupes, elle est le lieu de débat sociétal, tandis que la sphère privée est le lieu de la vie intime, des convictions et des passions religieuses. Or, deux faits politiques majeurs sont venus perturber cette configuration mise en place par un Bourguiba qui, contrairement à Ataturk, a su utiliser la religion elle-même pour l'introduire.
D'une part, l'apparition et la propagation en Tunisie d'un Islam politique identitaire constituent le premier coup d'arrêt à cet équilibre. Cette lecture veut imposer qu'on en finisse avec la double équation associant dans un même projet de société Islam et modernité. C'est ainsi que le premier combat toujours mené par les islamistes cherche à mettre en cause la modernité, comme étant un concept ou un modèle de vie (politique et sociale) importé qui demeure fondamentalement un corps étranger à l'identité musulmane des Tunisiens. Quant au second fait, il réside dans une pratique dictatoriale du pouvoir qui, pendant 23 ans, a associé la modernité et la sécularisation à son projet de violation des libertés et de répression des « êtres », créant ainsi une confusion dans l'esprit de plusieurs Tunisiens entre dictature et modernité. Malheureusement, cette vision a été absente dans le discours des partis laïques. Ils n'ont su dépolluer ni la modernité de la dictature, ni la sécularisation de la question d'identité. Ils sont tombés dans le piège tendu par Ennahda qui s'est présentée devant le peuple en défenseur de son identité arabo-musulmane longtemps agressé sans scrupule par un dictateur sans moralité. Par sa simplicité, ce positionnement a plu. Il a rendu ainsi par ricochet non seulement le discours sur la modernité inaudible par les Tunisiens, mais également les partis qui se réclament complices de l'ancien régime. Sur ce point, les Islamistes ont gagné. Pourtant, ceux qui se réclament avec passion de la nécessité de la langue, de la tradition, des générations successives... se situent de façon indéniable à la périphérie de la tolérance. Mais peut-il y avoir de démocratie de l'identité?
2) La défaite de la modernité ?
La modernité, si présente dans le débat qui a précédé les élections pour la Constituante, traduit un projet politique réputé universel. Elle reflète les aspirations et les formes d'organisation de la société et de ses membres. Elle se veut expression rationnelle d'une correspondance entre l'action humaine et l'ordre du monde. Elle entend commander l'évolution des Tunisiens vers la prospérité, la dignité, la liberté et le bonheur. Pourtant, cette conception généreuse de la société n'a pas trouvé preneur chez les électeurs du 23 octobre. Les partis qui la défendent n'ont pu se mobiliser. Que s'est-il passé ? Quelles sont les raisons de cette désaffection ? Pour aborder ces questions sur un horizon clarifié et constitué, nous croyons avoir absolument besoin du mot « malentendu ». C'est lui qui désigne le décalage créé entre cette offre politique et ses électeurs potentiels.
Après la Révolution, lorsque l'on parle de modernité, on vise surtout un système politique qui intègre à son organisation la contestation et la contradiction, permettant ainsi à des opinions diverses sur la destinée collective d'affirmer leur force et d'entrer en interaction avec d'autres opinions représentatives de différentes tendances sociales. Cette conception de la démocratie est intimement liée à la sécularisation du pouvoir. Sans séparation entre le temporel et le spirituel, pas de modernité. Ce point serait le compromis où chaque individu parviendrait à obtenir le maximum de libertés dans ses choix personnels. Le problème majeur qu'a dû affronter un tel projet est celui de son contact avec le réel. Il est resté, malheureusement, imperméable à une grande majorité de nos compatriotes. Ils ne l'ont pas soutenu car ils ne l'ont point compris. Ont-ils renoncé pour autant à être modernes? Evidemment, la réponse est non.
Un système de valeur (tel que la modernité) peut intervenir à titre de point de repère pour l'organisation sociétale. Toutefois, il ne peut à lui tout seul représenter un projet d'action politique, ni même le principe d'élaboration d'un programme. Car il n'envisage qu'une partie des attentes des Tunisiens. Il les restreint à une structuration normative de la société et ignore complètement les problèmes économiques et sociaux dont souffre le pays réel. De ce fait, cette offre politique a échoué dans une sorte de production certes volontariste, mais naïve de nouvelles structures sociétales. Elle a feint d'ignorer que le besoin premier du Tunisien post-révolutionnaire était plutôt ses conditions de vie qui n'ont cessé de se paupériser. « L'embolie » de la dictature a produit l'éclatement de l'ancienne conscience sociale dépouillée, en pratique, de toute référence possible un ordre généreux et solidaire. Pour la première fois, les inégalités (entre les « êtres » et entre les régions) et la souffrance de nos compatriotes apparaissent dans toute leur nudité. Dès lors, un discours sur la modernité dépourvu de solutions généreuses à toutes ces préoccupations ne peut qu'apparaître décalée et sans portée politique. D'autant plus que l'idée d'un homme absolument socialisé, pleinement heureux, libéré de toute aliénation religieuse et prêt à être totalement dans la modernité a déjà été servi aux Tunisiens par la dictature. Dans cette situation, il aurait fallu sortir la modernité de son ghetto simpliste en lui donnant une dimension humaine plus généreuse et plus solidaire afin qu'elle cesse d'être perçue par les Tunisiens non seulement comme un accessoire de la dictature, mais surtout comme une agression symbolique de leur identité.
Ainsi, la désaffection de l'opinion à l'égard de ce projet de société découle plutôt des erreurs, constatées dans la pratique et dans les comportements de ceux qui étaient chargés de le rendre accessible à notre peuple. L'emprise de l'esprit partisan les a éloignés de l'objectif démocratique que vise la modernité et le bien-être séculier de leurs contemporains. Mais rien n'est définitivement perdu. Depuis la Révolution, La Tunisie s'est engagée dans un processus démocratique dont les élections du 23 octobre ne sont que la première pierre d'un édifice qui prendra, certainement, des décennies pour être achevé. Sauf trahison, d'autres compétitions électorales sont en perspective. Une offre alternative ayant la modernité comme matrice a toute sa place dans notre espace politique. Cependant, il appartient à ceux qui vont la porter de la rendre moins sectaire, moins élitistes et donc plus ouverte. La modernité est un combat permanent pour les libertés et pour le « mieux vivre » des populations. Elle doit passer par un changement de dialectique. L'affrontement traditionnel (entre Islam et modernité) doit faire place à la pédagogie réformatrice qui va plus loin dans l'explication et le dialogue. L'essentiel n'est point la croyance cultuelle, mais la croyance en un avenir (économique et social) meilleur. Elle doit être inspirée par une éthique de la participation qui privilégie l'exercice collectif de la responsabilité et exige qu'on prenne les moyens tant économiques que politiques de sa réalisation. Plus largement, ces considérations doivent être l'objet d'un projet politique qui cherche concrètement à évoluer vers le pouvoir du plus grand nombre, entendu comme restructuration de l'ordre social dans son ensemble. Symboliquement, il sera très important de contribuer à une autre approche de la modernité. A la place de la confrontation basée sur son opposition à l'Islam, il est essentiel de montrer que ce modèle de société s'est construit ailleurs sans conflit avec les croyances individuelles. Et qu'il n'y a nullement un modèle (de modernité) imposé. Il y a une conception constructive de ce modèle entre ce qui est recevable du point de vue de l'universalisme minimal, et ce qui doit être rejeté précisément parce que ça renvoie, en Tunisie, à l'extrême férocité d'une élite méprisante et à l'accaparement par une oligarchie religieuse, politique et médiatique de « l'identité nationale ». C'est seulement ainsi que la modernité en tant que projet politico-social nous fait traverser les dédales de la société et nous fait vite aspirer vers le sommet, là où souffle l'esprit de la prospective.


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