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Bilel, ou la voix de la liberté
Figures et concepts
Publié dans La Presse de Tunisie le 13 - 07 - 2012

Les toutes premières conversions à l'islam ont eu lieu dans un contexte d'indigence de textes. On était loin de cet ensemble de versets qui constituera plus tard le corpus coranique. La personne du Prophète, qui venait d'engager sa mission d'appel à l'adoration du Dieu unique, et qui le faisait en dehors de toute autorité établie, de toute tradition instituée, avait toutes les chances de passer pour un original, un farfelu... Et, parmi ceux qui voyaient d'un mauvais œil son attitude, et qui désapprouvaient l'irrévérence dont il faisait preuve à l'égard de la religion des ancêtres, la réponse était sans doute de laisser courir le bruit que l'homme délirait, ou radotait en s'inspirant de traditions étrangères. En conséquence, ceux qui faisaient le pas de lui accorder crédit devaient au préalable s'être armés de courage : il s'agissait de vaincre sa propre perplexité face à un comportement hors norme, mais il s'agissait aussi et surtout de vaincre le regard hostile et dévalorisant que portait sur lui la masse de la population, et en particulier ceux qui faisaient autorité dans la ville...
Croire dans la mission du Prophète, c'était donc partager son audace. C'était en subir l'inconfort : celui d'une adversité qui fermait tous les horizons de la promotion sociale... Le premier de ceux qu'on a appelés ensuite les « compagnons » et qui a fait le choix d'un tel pas fatidique, en cette ville d'Arabie qu'est La Mecque, c'est Abou Bakr, lui que l'on retrouvera plus tard dans le rôle de premier Calife. Mais il devait être suivi d'assez près par Bilel...
Quelque chose m'appartient...
Bilel est un noir de peau, d'origine éthiopienne, pense-t-on. Ce n'était pas un de ces puissants dont l'assise sociale pouvait lui permettre de défier la communauté des habitants et l'assemblée de leurs divinités. Non, il était de condition bien plus modeste, puisque c'était un esclave... Un esclave qui, conformément à son état, était entièrement à la merci de son maître. Le hasard, ou peut-être la providence, avait voulu qu'il fût chargé de prendre soin des idoles qui se trouvaient dans cette aire sacrée, autour de la Kaaba. Du moins celles sous l'autorité et la bienveillance desquelles se plaçait la tribu à laquelle appartenait son maître, un certain Oumayyah Ibn Khalaf. Une telle tâche, notons-le, témoignait de la part du maître d'un haut degré de confiance dans la capacité de l'esclave de ne rien faire par ses paroles et ses gestes qui heurterait les idoles ou susciterait leur colère...
C'est donc en cet endroit consacré que, tôt le matin, tout en vaquant à ses affaires, Bilel aurait aperçu le Prophète Muhammad. Là que, au fil des jours, il lui aurait été donné de l'observer dans des attitudes de recueillement, d'abandon spirituel à une divinité qui semblait être présente dans ce lieu mais qui, dans le même temps, le débordait infiniment... Et sans doute que les bribes de prière qu'il lui arrivait de saisir à distance renforçaient le soupçon chez lui que quelque chose de plus grand était convoqué : quelque chose au regard de quoi la piété locale pesait peu. Quelque chose en comparaison de quoi la multitude des idoles figées en ce lieu se trouvaient, d'un coup d'un seul, comme vidées de leur substance, réduites à leur état minéral... Tout esclave qu'il était, Bilel éprouvait cela, dans un mélange de curiosité et d'épouvante : car un monde s'écroulait sous ses yeux pendant que son regard, par un effet de ricochet sur la personne du Prophète, se trouvait dirigé vers un ailleurs, vers un lieu au contact duquel toute volonté individuelle s'incline et dépose les armes. Loin de toute piété convenue, loin de tout ce fatras de gestes factices et de sentiments mensongers dont il éprouvait désormais le dégoût. Et ce qu'il découvrait ainsi, de façon encore un peu confuse, et dans une amitié non encore déclarée avec le Prophète, c'est quelque chose dont il avait la certitude intérieure que rien ni personne ne pouvait le lui enlever : cela lui appartenait en propre ! Oui, lui l'esclave, il n'était pas vrai qu'il ne possédât rien... Lui l'esclave, il possédait quelque chose : quelque chose d'infime qui était en même temps plus vaste que le monde... Oui, plus grand que tous les domaines que la puissance de l'homme peut acquérir !
Les deux servitudes
Lorsque Bilel, bien des années plus tard, recevra l'insigne privilège de lancer l'appel à la prière du toit de la première mosquée à Médine, après bien des épreuves, il saura donner à ces deux mots « Allahou akbar » une vérité d'autant plus intense qu'ils résonnaient en lui comme un cri de liberté... Il n'oubliait pas qu'ils font signe vers un domaine de propriété sur lequel son ancien propriétaire n'avait pas de prise, ainsi qu'il le lui dira un jour : « Je suis ton esclave mais je reste libre de choisir ma croyance ».
En vérité, cette restriction que Bilel opposait à son maître n'était pas tant le lieu d'une limite que celui d'une autre servitude : c'est parce qu'il découvrait qu'il appartenait à un autre maître, plus profondément et plus intimement qu'à celui qui l'avait acquis à prix d'argent, qu'il pouvait se tourner vers ce dernier et lui signifier que quelque chose en lui-même échappait à sa propriété... Que l'essentiel de son être était à un autre... Bilel, donc, opposait, non pas sa propre liberté à son statut d'esclave, mais une servitude supérieure à une servitude inférieure. Et il rappelait à son propriétaire humain que son droit s'arrêtait à la seconde.
Toutefois, cette servitude supérieure, qu'il découvrait dans l'épreuve du Dieu unique, présentait assurément quelque chose de paradoxal. En ce sens que si elle constituait d'un côté un redoublement du statut d'esclave, une aggravation de l'état de servitude, elle ouvrait dans le même temps sur une expérience à travers quoi l'âme découvrait son irréductible et infinie liberté. Pourquoi ? Parce que, à l'inverse de la servitude inférieure, la servitude supérieure n'obéit pas à la logique ordinaire selon laquelle ce dont je me dépossède correspond à un appauvrissement de mon côté et à un enrichissement du côté de celui au profit de qui je me suis dépossédé. Au contraire, nous sommes ici dans une logique par rapport à laquelle le don de soi se traduit par un droit de propriété sur le domaine au profit duquel le don a été effectué. Plus je me dépossède, plus j'ai part aux richesses... Plus j'accède donc au rang de propriétaire !... Plus je suis donc élevé en dignité...
De l'esclave au juge
Un certain discours piétiste et édifiant a souvent cherché à mettre l'accent sur le fait que Bilel était admirable de mérite parce qu'il a fait face à la colère et aux tortures de son maître qui a cherché à lui faire abjurer sa foi au point de le faire mourir. C'est vrai que sa conduite fut, selon les normes habituelles, tout à fait héroïque par sa résistance à la souffrance. Tout comme était remarquable son humilité dans la suite, lui qui fuyait du regard les propos élogieux que d'autres compagnons lui adressaient parfois. Mais on ne lui rend pas justice de son sens de la justice, si on peut dire. Car Bilel est avant tout quelqu'un qui, sans se laisser enfermer dans son statut social d'esclave, s'est érigé en juge pour définir à l'attention de son propre maître ce qui relève de sa propriété et ce qui n'en relève pas. Prenant à contrepied cette façon que les habitants de la ville ont de minorer tout homme dès lors qu'il est réduit au rang d'esclave, il a agi souverainement en donnant à chacun son dû, sans céder à la pression. Ainsi Oumayyah Ibn Khalaf, malgré la violence dont il usera contre lui, n'aura eu que son dû : rien de plus !
Une pareille lecture de cette figure centrale de l'islam naissant qu'est Bilel n'est pas exactement habituelle. Et c'est une très bonne chose. Car la lecture habituelle n'a pas échappé à la manie ancienne de traiter de façon légère tout homme dont la situation est d'être esclave. En effet, à quoi assiste-t-on dans les récits qui se rapportent à lui ? Soit à des considérations qui cherchent à rappeler que sa famille ne fut pas toujours esclave, qu'en réalité il est de noble ascendance et que, par conséquent, son état d'esclave est accidentel... Un hommage qu'on croit lui rendre tout en préservant le Prophète d'un type d'amitié qui ne serait pas à son avantage : et cela avec ce zèle imbécile qui est à l'intelligence ce que l'ombre est à la lumière vive... Soit à des éloges béats et puérils dont raffole une rhétorique religieuse infantilisante et larmoyante à souhait. Dans les deux cas, on prend soin de passer à côté de l'essentiel, de cet essentiel qui dérange : car voilà bien un esclave, un vrai, mais qui se lève et qui, happé par le souffle de Dieu, secoue son joug et le jette à ses pied, malgré les supplices infligés...
Et non, ce n'est pas la pitié qui a poussé le Prophète à lui venir en aide en demandant à Abou Bakr de le racheter à son maître : il y avait là comme un impératif, après que Bilel eut délivré son propre « message », en écho ou en réponse à celui qu'il avait capté dans le silence pétrifié des idoles... Pourquoi a-t-on manqué ce message dans l'histoire de l'islam ? Pourquoi a-t-on mis tant de soins dans ce ratage ? On touche ici à la question de la dérive secrète qui devait déporter l'islam de sa propre vocation : être un cri de liberté... un cri de liberté dans l'ivresse de Dieu !
... Dérive secrète ou opération de détournement ?


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