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Bizerte: clef de la Méditerranée
Promenade dominicale
Publié dans Le Temps le 31 - 03 - 2013

Dernièrement, nous avons été surpris de constater qu'il y avait fort peu de documents concernant Bizerte à l'Office National du Tourisme. Pourtant, cette ville et sa région offrent de multiples attraits : plages et fonds marins poissonneux, forêts et maquis giboyeux, sites historiques intéressants, etc. ...
Aussi avons-nous décidé de présenter une promenade à Bizerte.
L'approche
A la sortie de Tunis, qui se souvient encore que les roses d'El Ariana donnaient les meilleures essences ? A l'époque des « diligences », Cebelat Ben Ammar, était un relais de postes. Plus loin, les marais, appelés Garaat El Mabtouba, étaient fréquentés par des oiseaux d'eau migrateurs. A mi-chemin, la route passait naguère sur le « Pont de Bizerte » enjambant l'ancienne Medjerda.
Personne ne voit plus, presque en face de l'embranchement du carrefour menant à Utique, un autre pont andalou, qui enjambait l'Oued Cherchera, exutoire de la Garaat El Mabtouba. Il alimentait un marias situé entre le site antique d'Utique et Kalaat El Andalous construit sur l'emplacement du camp de Scipion : « Castra Cornelia », durant la deuxième guerre punique.
Bizerte antique
La promenade peut se poursuivre vers El Alia où des Andalous, installés sur le site de l'antique Uzali, ont cultivé, jusqu'à présent, les cardères, les chardons qui servent à lisser les chéchias. Elle peut aussi à mener Metline, peut-être la Beneventum romaine, construite de part et d'autre d'un ravin, à flanc de colline ou à Cap Zebib. Les tempêtes d'hiver rongent inexorablement une grande forteresse carthaginoise voisine et les vestiges de l'antique Thinisa toute proche. Faudrait-il chercher dans ces parages les vestiges d'Hyppou Acra ?
A partir de son nom grec : Hyppo Diarrhytus, certains historiens pensent que la Benzert arabe serait plus ancienne que sa voisine Utique et aurait été fondée par des colons grecs ou siciliens. Cette cité reconnaît très tôt la suzeraineté de Carthage et subit les assauts de tous ses ennemis.
Serait-ce sa position géographique qui permit à Hippo Diarrhytus : – « traversée par l'eau » –, colonie julienne, de connaître ensuite près de six siècles de prospérité et de paix malgré les multiples conflits de l'empire romain.
Benzert
Définitivement conquise par les Arabes à la fin du VIIème siècle, Benzert, durant tout le Moyen-Age, connut une longue période de somnolence interrompue seulement au XIème siècle lorsque les Banou El Ward, Hilaliens, y fondent une petite principauté indépendante et y font construire, dit El Bekri, une enceinte de pierre, un château servant de refuge au moment des incursions des « Roums » et, sur la colline dominant la ville, un Ribat : un monastère fortifié.
Tout au long du XVIème siècle, Benzert est un repaire de corsaires où Turcs et Espagnols s'affrontent violemment. Les musulmans chassés d'Espagne d'abord par la Reconquista puis par les Edits de 1609, s'installent dans la région, revivifient ou créent de petits bourgs agricoles prospères tels que Raf Raf, Ras Jebel, El Alia. Les Andalous introduisent la musique « Malouf » si raffinée. Aujourd'hui encore, dans l'enceinte du fort d'Espagne, les soirées d'été sont bercées par ses « noubas ».
Ces musulmans qui avaient lutté avec acharnement contre les Chrétiens poussèrent sans doute, les marins tunisiens à la « Course » que l'instauration du pouvoir ottoman au Maghreb éleva au rang d'institution étatique. Ces Andalous, fiers de leur culture raffinée, souvent artisans habiles – les poignards damasquinés bizertins, fabriqués jusqu'au début du Protectorat, le prouvent – firent renaître Benzert où ils bâtirent, dès 1495, le quartier des Andalous. Ils ont façonné la vieille ville. C'est un labyrinthe de ruelles, souvent couvertes de voûtes, serpentant entre les façades blanches, parfois garnies de « Zliz » : céramiques multicolores, aux portes bleues ou vertes, bardées de clous et de heurtoirs ouvragés. Ces venelles mènent au marché, à la mosquée, à la Kasbah ou au vieux port blotti au pied des remparts ocre couronnés de merlons pointus comme des crocs. A Benzert, l'aristocratie des corsaires menait une existence de grands seigneurs et les 20.000 esclaves des bagnes servaient les « Raïs » ou étaient loués comme journaliers en attendant un rachat hypothétique.
La suppression de la piraterie, au début du XIXème siècle, et l'ensablement du chenal ruinent Benzert. Mais l'existence d'une rade profonde, bien protégée, occupant une position-clé en Méditerranée, amène la France à imposer son protectorat à la Tunisie et à créer, à Bizerte, une base stratégique de première importance qui sera reprise en 1963, après de durs combats, par la Tunisie indépendante depuis 1956.
Région pétrie d'Histoire ! C'est à Bizerte que les Russes Blancs, vieillards, femmes, enfants, mêlés aux rescapés de l'armée Wrangel fuyant la Crimée, ont débarqué en novembre 1920.
En novembre 1942, Bizerte est livré, sans résistance aux troupes allemandes et les petits monuments commémoratifs du défilé de Sidi N'sir, du Col de Jefna, entre Mateur et Sedjenane et du Jebel Es Sma rappellent aux promeneurs les très durs combats de la Campagne de Tunisie.
Aux chasseurs, pêcheurs, randonneurs ou campeurs, aux amateurs de belles plages, de plongées sous-marines ou de forêts odorantes, aux amoureux des fleurs, des oiseaux ou des vestiges antiques qui voudraient parcourir la région de Bizerte, peuvent se joindre les flâneurs qui découvrent la Médina : le vieux port, au charme particulier, bordé de maisons basses aux tons pastel se reflétant dans l'eau calme, abritant de nombreuses embarcations aux coques bariolées, qui se balancent, un instant, en faisant gémir un cordage, sous l'impulsion d'une vaguelette : soupir des flots ; les courtines fauves et crénelées de la Kasbah et du forts Sidi El Hani, anciennes forteresses du XVIIème siècle qui bordent le chenal d'accès, rappellent les retours triomphaux des corsaires barbaresques. A un angle de la place Bouchoucha et d'une ruelle conduisant à la Grande Mosquée, une fontaine a été construite par le Dey Youssef en 1642. Autrefois alimentée en eau par une noria, elle est un joyau architectural qui attire les Bizertins, les soirs de Ramadan, quand la brise marine amène, au cœur de la cité, la fraîcheur et les senteurs iodées du large.
Tout près, s'ouvrent le marché, animé, bruyant, parfumé, bariolé et la mosquée du Rebaa au minaret très original. Des ruelles encore bordées d'échoppes de bouchers, de menuisiers et d'armuriers mènent à la Grande Mosquée âgée de trois siècles ou conduisent à la Kasbah : une petite ville ceinte de murailles dont le chemin de ronde permet d'en faire le tour et d'avoir une vue d'ensemble sur le port et la médina. Sur la rive Sud du chenal, s'élève la qsiba ou petite citadelle qui a donné son nom à un quartier habité jadis par les pêcheurs.
Sur la colline dominant la ville et le port, sans doute sur l'emplacement de l'antique Ribat, Eulj Ali, calabrais d'origine, promu par le Sultan « Beylerbey » : « Emir des Emirs », pacha d'Alger et vainqueur des derniers Hafsides, a commencé la construction d'une forteresse monumentale achevée, vers 1570 par les Espagnols qui venaient de le battre. Cette citadelle polygonale, mainte fois remaniée, a été transformée en théâtre de plein air. Sa position dominante en fait un belvédère pour découvrir le lac et la ville entière.
Pour d'autres amateurs, des restaurants et de grands hôtels modernes, le club nautique et la Corniche, offrent, le long de plages superbes, d'autres plaisirs non moins appréciables qu'ils peuvent aussi trouver dans les multiples établissements plus modestes et moins onéreux de la ville.
Au terme de cette promenade, ne croyez-vous pas qu'une promenade à Bizerte soit attrayante ? Pour en apprécier les charmes, il suffit ... d'y aller et d'y retourner souvent.


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