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L'artiste aux doigts de fée
Radhia Haddad
Publié dans La Presse de Tunisie le 02 - 01 - 2017

Profession coiffeuse-maquilleuse de théâtre et de cinéma, elle métamorphose l'acteur pour le faire entrer dans la peau du personnage. Son rôle est important pour la photogénie et pour la crédibilité de l'histoire. Et puis, elle, c'est une femme qui a fait école, surtout en matière de coiffure d'époque. Parole à un de ces soldats de l'ombre dont on parle peu.
Question classique : comment êtes-vous venue au domaine artistique ?
A l'âge de 12 ans, j'étais déjà passionnée pour l'art. J'aimais beaucoup la peinture et j'attendais, avec impatience, les cours de dessin au lycée...Mon père, lui-même artiste, m'encourageait à suivre sa voie.
Qui était votre père ?
Mohamed El Haddad, chanteur, monologuiste.
Nous n'avons jamais fait le lien entre vous et cet artiste du style Salah Khémissi, un des pionniers de la chanson humoristique tunisienne. Tel père, telle fille alors ?
Très peu de gens font le lien... Mon père était plus jeune que Salah Khémissi. A une certaine époque, il faisait partie de la troupe «El Manar»...Sa chanson intitulée «El hammam», des plus connues, a été diffusée, aux débuts de la télévision, sous la forme d'un clip. Mais, hélas, la plupart de ses chansons ont été effacées.
Pourquoi ?
J'étais trop jeune, je ne comprenais pas. Mais j'entendais dire, autour de moi, que c'est parce qu'il était «youssefiste»...
C'est-à-dire, un partisan de Salah Ben Youssef, homme politique, un des principaux chefs de file du mouvement national tunisien, assassiné en 1961. D'accord. Reste-t-il quand même quelque chose du répertoire de votre père ?
Plus tard, il a repris quelques-unes de ses chansons, notamment la fameuse «Yal guassab ya oukhay»...
Comment vous encourageait-il à suivre sa voie ?
Il m'emmenait souvent à la rue des Glacières, dans un institut de musique, pour prendre des cours de piano.
Jouez-vous du piano ?
J'ai appris quelques notions. Dommage que je n'ai pas pu persévérer.
Qu'est-ce qui vous en a empêché ?
La mentalité des gens de mon entourage familial. «Il n'est pas question qu'elle devienne artiste comme son père», disait-on.
Mais comment êtes-vous venue au maquillage et à la coiffure ?
Au lycée Bab Jedid, à Tunis, il y avait une section de formation professionnelle, j'y ai appris la coiffure et l'esthétique. J'avais 17 ans quand mon père est mort. C'était en 1968, il n'avait que 50 ans et il a laissé 7 enfants dont j'étais l'aînée. Il fallait que je trouve du travail, malgré l'aide financière que le ministère de la Culture de l'époque a bien voulu nous accorder.
Rappelez-nous qui était le ministre de l'époque ?
Monsieur Chedli Kelibi. Et je profite de l'occasion, pour lui exprimer, encore une fois, toute ma reconnaissance. Car, c'est grâce à lui que j'ai intégré la télévision. Il savait que la pension ne suffisait pas pour entretenir une famille aussi nombreuse.
C'était du temps du noir et blanc, j'ai commencé par maquiller et coiffer la première génération des speakerines, Naziha Maghrebi, Afifa Ben Achour et Nébiha Ben Smida. On me payait 30 dinars. C'était considéré comme un bon salaire.
Avez-vous suivi d'autres formations ?
Bien entendu. Lorsque la télévision allait diffuser ses émissions en couleurs, tout le monde devait suivre une formation, les réalisateurs, les cadreurs, les directeurs photos, les scripts, les décorateurs ,etc. Nous avions perfectionné nos spécialités avec des experts allemands et français et du matériel ramené de l'étranger. Chaque semestre, nous avions à faire à de nouveaux formateurs et à de nouveaux matériaux. J'ai même été en Europe pour un stage à l'Ortf (Office de radio-diffusion-télévision française).
Combien d'années êtes-vous restée à la télévision ?
13 ans.
Seulement ?
J'ai dû quitter l'établissement de la RTT pour travailler au cinéma sur des tournages de films étrangers avec le producteur Tarak Ben Ammar. C'était l'époque où l'on faisait beaucoup de prestations de services.
Vous est-il arrivé de regretter d'avoir démissionné ?
Jamais. Et puis je n'avais pas d'autre choix. On ne voulait pas me donner de congés.
Teniez- vous à ce point au cinéma ?
J'avais très envie de découvrir ce domaine. Je suis fière d'avoir été l'assistante de grands maquilleurs qui m'ont appris beaucoup de choses, notamment les coiffures d'époque et les effets spéciaux.
Mais par la suite, vous êtes revenue à la télévision, n'est-ce pas ?
Oui. Et ce qui a fait que je renoue avec la télévision, c'est encore une fois la mort.
De qui s'agissait-il ?
Il s'agissait de ma mère et de mon mari. Tous les deux s'occupaient de mes enfants quand je partais pour les tournages. J'ai dû, donc, réintégrer la télévision avec un statut de contractuelle. C'était la période où l'on a commencé à produire des feuilletons. Après toutes les expériences que j'ai faites au cinéma, je me sentais comme un poisson dans l'eau. Je travaillais dans des tournages à l'extérieur, chose qu'aucune autre fille ne voulait faire.
Quand est-ce que vous avez commencé à travailler avec les gens du théâtre ?
C'était lors du tournage de «Ghasselet ennouader» (Pluie d'automne) du Nouveau théâtre. Depuis cette pièce filmée, Mohamed Driss, Fadhel Jaziri, Fadhel Jaïbi, Raja Ben Ammar et Ezzeddine Gannoun m'ont sollicitée... Et je travaille, encore aujourd'hui, avec la nouvelle génération d'artistes.
Finalement, vous n'avez travaillé que dans la fiction ?
J'ai quand même fait toutes les variétés de feu Néjib Khattab.
Et les films tunisiens ?
Bien sûr que j'en ai fait, tels que «Arab» de Jaïbi et Jaziri, «Siestes grenadines» de Mahmoud Ben Mahmoud et F. Jaibi, «Les sabots en or» de Nouri Bouzid et j'en oublie...
Quels sont vos tout derniers films ?
En cette année qui vient de s'écouler, j'ai signé maquillage et coiffure dans un pilote libanais intitulé «Marina», «Rizk el bey lik» de Habib Mselmani, et tout récemment «Dar Joued» de Selma Baccar.
Avez-vous profité de toutes ces œuvres de fiction pour former une nouvelle génération de maquilleuses-coiffeuses ?
Absolument. Je tenais à avoir une nouvelle(ou un nouveau) stagiaire dans chaque tournage. J'ai formé une dizaine de professionnels, désormais célèbres dans le domaine, dont Zeïneb Ayachi, Meriem Dargouth, Mona Ben Abda et Badreddinne, connu sous le nom de «Badra», le tout dernier de mon équipe.
On dit que vous êtes la plus grande spécialiste tunisienne de la coiffure d'époque, est-ce vrai ?
Cela doit être vrai. Car, comme je vous l'ai déjà dit, j'ai eu la chance de perfectionner mon savoir-faire sur le tas, dans des films étrangers, avec de grands spécialistes. Dommage qu'on donne peu d'importance à cette spécialité.
Que voulez-vous dire ?
Je veux dire que la coiffure d'époque est la base de notre travail. C'est à partir de ce genre-là qu'on peut en créer d'autres.
Si vous jetez un œil dans le rétroviseur, que changeriez-vous ?
Rien. Je referais le même chemin. D'ailleurs, tant que je suis debout et en bonne santé, je continuerais à travailler. Chaque fois que je me retrouve sur un tournage, j'ai un souffle nouveau. C'est pour cela que je ne cesse d'apprendre et de me documenter. Je dois être capable d'être en accord avec l'imaginaire d'un réalisateur ou d'un metteur en scène. Mais si j'ai un petit pincement au cœur, c'est par rapport à notre chaîne nationale. J'aurais aimé que la télévision tunisienne d'aujourd'hui soit aussi créative que celle d'hier.
Interview conduite par


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