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Tunisie , Chronique : Le mot pour le dire : Elogie de la folie
Publié dans Tunivisions le 15 - 01 - 2013

« On a écrit justement que le propre de la divinité est de soulager les hommes, et c'est à bon droit qu'en l'assemblée des Dieux sont admis ceux qui ont enseigné l'usage du vin, du blé, et les autres ressources de la vie. Pourquoi donc ne pas me reconnaître comme l'Alpha de tous les Dieux, moi qui prodigue tout à tous ? »
Erasme, Eloge de la folie
Il n'y a pas de plus pernicieux que l'aveuglement. Il couvre de ridicule sa victime (consentante, pour le spécimen qui nous intéresse ici), la traîne dans la fange nauséabonde de la démence, mais en s'arrangeant toutefois pour qu'elle ne s'en émeuve ni s'en formalise le moins du monde. Le ridicule, vous l'avez deviné, est, chez l'aveuglé authentique, un besoin irrépressible de se donner en spectacle, et non un trait de son caractère. Il a, pour cela, le mérite extraordinaire de passer inaperçu aux yeux de ceux qu'il accable de ses bienfaits. Bien plus, ces derniers poussent, le ridicule devrais-je dire, ou l'inconséquence ou l'inconscience peut-être, jusqu'à s'en enorgueillir et s'en ceindre la tête comme d'une couronne. Aussi l'aveuglé se prend-il pour un être infaillible, doublé d'un monarque qui n'a point d'égal, appelé à régner éternellement. Pour se mettre en évidence, il a besoin de se hisser sur une tribune, ou un minbar, de palabrer – de prêcher, prétend-il – sans cesse et de s'entendre dire qu'il a constamment raison.
L'aveuglement, on n'insistera jamais assez là-dessus, n'est pas la cécité. Bien au contraire, une excellente vision est la condition sine qua non d'un aveuglement efficient et fécond. Et c'est là le côté prodigieux de ce phénomène. Le miracle – puisque miracle il y a – consiste dans le fait que l'aveuglé résorbe, en sa personne, ces contraires que sont la vision et la cécité. Mieux encore, il semble avoir opéré cette synthèse impossible et réussi l'exploit d'être un authentique voyant-aveugle. La raison, susceptible d'expliquer ce prodige, est que le bon aveuglé doit avoir nécessairement une paire d'yeux des plus performants, parce que, étant un narcissique invétéré, il a besoin de s'admirer et de s'émerveiller, à longueur de journée, devant sa bouille épanouie d'illuminé. Pour cela, il n'est pas réduit, comme nous tous, à l'humiliante extrémité de se regarder dans un miroir, pour la bonne raison que tout, dans ce bas monde, lui sert de glace. Mieux encore : il est son propre miroir.
Dans ses fans présumés (quasiment tout le monde, en tout cas pas moins de 90% des hommes sensés), dans ses détracteurs déclarés (environ 3% de la racaille crasseuse et vermineuse, cette lie de l'espèce qui compte pour des vétilles ou pour moins que ça), dans ses ennemis jurés (l'illuminé, n'étant pas un adepte du pacifisme, ne peut souffrir l'idée de ne pas en avoir, le plus grand nombre possible, c'est-à-dire les 7% restants, ramassis de laïques endurcis, de staliniens extrémistes, de syndicalistes véreux, de bourguibistes séniles et, pire de tous, de romantiques attardés et de francophones convaincus) ; dans tous ceux-là, l'illuminé se voit et, en eux tous, il trouve confirmation de ses mérites.
Quand on est l'Elu, on l'est, bien entendu, pour tout le monde et pour toujours. Pour occuper le poste auquel le destine (le prédestine serait plus précis) son mérite, l'Elu n'a donc nullement besoin d'emprunter la voie du consensus : il est là, et cela suffit largement. Le vulgaire, la claque et la chair à pâtée devraient s'en accommoder ou aller se jeter dans la mer. D'ailleurs, l'illuminé est juste pour les justes (ceux qui ne méconnaissent pas sa valeur), droit pour les droits (ceux qui peuplent son temple quand il est au Minbar à palabrer comme un rossignol – et je me garde d'ajouter le vieux qui va usuellement avec), magnanime pour les magnanimes (ceux qui lui donnent les ailes d'ange que le Ciel ne lui a pas encore concédées), trouble et indisposant pour les âmes obscures (ceux que la bêtise et la fatuité poussent à lui déclarer la guerre) : c'est du moins ce qu'il croit lui, et cela, encore une fois, suffit amplement.
L'illuminé, vous l'avez compris bien sûr, se croit être la conscience du monde, des hommes et de leurs révolutions, toutes sans exception : celles qui ont eu lieu, et celles qui sont en cours, en particulier celle qui fait rage en Syrie, et celles enfin qui suivront, prochainement prétend-il. Sans lui, rien de tout cela n'aurait été possible. Sans lui, tout se serait écroulé, rien n'aurait plus fonctionné comme à l'accoutumée. Le soleil se serait éteint, la lune se serait éclipsée, le néant aurait englouti toute la création et l'humanité – la pauvre humanité ! – aurait été absorbée goulument par les laves qui auraient jailli des tréfonds des enfers. Oui, ces terribles extrémités, et d'autres encore dont on ne saurait décrire l'horreur, se seraient abattues sur notre refuge précaire si d'aventure l'illuminé s'était laissé séduire par l'idée – quelle horreur ! – de nous abandonner, nous et notre misérable boule terraquée, pour une quelconque étoile dans n'importe quelle galaxie car, là où il plairait à l'illuminé de frapper à la porte, il serait reçu à bras ouverts.
Et il en serait bien capable, lui que le spectacle écœurant de l'ingratitude, de l'envie, de la haine, de la perfidie, de la méchanceté, du fayottage et de la délation ; le spectacle horrifiant de ces avanies qui flétrissent l'espèce, dont il porte malgré lui les attributs, pourraient inciter l'illuminé à déguerpir vers un Eden, auréolé de bleu, dont il ne cesse de rêver sa vie durant : là-bas, pur parmi les purs, personne n'aurait l'idée saugrenue de mettre en doute ses qualités de mage et sa faconde de prophète. Là-bas, il occuperait la place qui lui est due, autrement dit la première, l'unique qui soit digne de son génie. Là-bas, il serait débarrassée, une bonne fois pour toutes, du commerce avilissant, baptisé politique, pour se consacrer enfin à sa science infuse, celle qui révolutionnerait toute la création. Pour la première fois dans la pitoyable histoire des hommes, l'atteinte au sacré serait consignée, par les Nations Unies, comme étant le plus abominable de tous les crimes. Imaginez un peu l'impact de cette incroyable révolution !
Homme juste, c'est-à-dire rigoureux et impitoyable, l'illuminé, qui n'est pas cependant un ange, est capable, comme ces humaincules (l'exacte réplique d'animalcules) qui se disent être ses semblables, de haine et d'acrimonie, mais il a, contrairement à tous, la faculté extraordinaire de neutraliser en lui, ses tares ignobles et de se montrer aussi équitable envers ses ennemis qu'envers ses amis, mais bien plus à l'égard des premiers. Cédez-lui le gouvernail de la planète et vous verrez alors comment il le métamorphoserait, votre trou pourri, radicalement. Laissez-vous faire, et vous ne le regretterez pas. C'est moi qui vous le dit.
Il commencerait par semer, dans cette Tunisie lubrique jusqu'au scandale, les fleurs de la pudeur – les plus sévères, les plus rébarbatives et les plus hermétiques –, ensuite il y installerait des gibets, en nombre suffisant pour purger le trop-plein de crasse de la racaille, et des bûchers également, en nombre égal ou supérieur, et cela pour purifier la vermine de ses turpitudes. Après quoi, il recruterait des légions de bouchers pour saigner et dépecer les corps coupables sur les places publiques afin que la populace sache qu'il ne badine pas avec les propagateurs de rumeurs grossières et de ragoûts salaces sur le compte des honnêtes gens de sa suite et de son entourage. Il planterait, dans votre Tunisie, devenue sienne, à jamais, un peu réserve, un peu plus d'abstinence, suffisamment de continence, beaucoup de probité et énormément de désintéressement pour apprendre aux cupides qu'une vie heureuse peut se faire avec le strict minimum, et même avec rien du tout. Pour terminer, il planterait dans le sol, aridifié (adjectif inventé pour les besoins de la cause) par les affres d'une dictature sans pareille, l'arbre de l'équité dit également l'arbre de la justice transitionnelle.
Se croyant être le Messie (en fait, il l'est, mais il ne l'a pas encore bien réalisé), sorti enfin de sa magnifique retraite, quelque part, dans la banlieue de Londres, pour accomplir son œuvre grandiose, l'illuminé n'arrête pas de prêcher – et ne pourrait s'en abstenir, même s'il le voulait – partout où le guident ses pas, jetant l'opprobre sur tout ce qui vit, sur tout ce qui bouge, criant à l'infamie à chaque tournant de phrase, à chaque souhait, à chaque manifestation, à chaque poème, à chaque désir, à chaque lecture, à chaque bouffée de joie, à chaque chanson, dénonçant la duplicité désespérante de l'espèce dont il fait, malgré lui, partie. Partout où le porte son cœur débordant de bien, tout ce bien dont il vous a entretenu tantôt, il se désole de voir ses semblables se vautrer dans le stupre et dans le rire.
Chaque fois que le hasard le place en présence de l'aède déclamant sa foi dans les Lumières ; du philosophe dissertant sur la perfectibilité de l'humain ; du juriste, en pleine agora, dénonçant les lacunes, les amalgames, les omissions et les ambiguïtés, sciemment cultivés dans le brouillon de la constitution élaborée par sa Sainte Troïka, dans sa Sainte ANC, présidée par son Saint Vassal, avec l'accord de son Saint Vassal de Carthage ; du moraliste enfin soutenant que la vertu qui ignore de l'homme ses abysses et ses hontes est une supercherie ; l'illuminé se dit, face à tant d'insolente apostasie, qu'il est de son devoir de remédier à cette grave défaillance, qu'il lui suffit de le vouloir vraiment, de tendre sa main bénie vers ces pitoyables égarés pour qu'ils viennent se repentir à ses pieds.
L'illuminé, qui a de la bonté à en revendre, a un cœur à aimer tous ses fidèles : sujets (c'est ainsi qu'il lui plaît d'appeler les hommes) et compléments (nom dont il a gratifié la femme pour l'affranchir de la servitude à laquelle l'a condamnée le Code du Statut Personnel, de triste mémoire, l'œuvre du satanique Bourguiba qu'il soit damné) confondus. Dire de la femme qu'elle est l'avenir, non, – quelle horreur de penser seulement cette énorme absurdité ! – la complément (sa sainteté a fait muter ce lexème de genre, décidant qu'il serait mieux dans la peau d'une femelle) du sujet, qui est son mâle, est l'unique garant de sa dignité, de son bien-être et du salut de son âme. L'amour est la vocation de l'illuminé et sa raison d'être, et il est déterminé à en combler l'humanité corrompue qui n'arrête pas de le poursuivre de sa hargne, dans l'espoir de le lasser et de le faire renoncer ainsi à son œuvre de Sauveur.
Mais bon gré, mal gré, le Messie, maintenant qu'il est dans le monde, et qu'il entend y rester pour toujours, ferait entendre raison au troupeau et, tôt ou tard, le monde et ses occupants ressembleraient à l'Eden bleu qu'il a conçu, au nom de tout le monde, pour le bonheur de tout le monde, car qui d'autre que lui pourrait empêcher le monde de se précipiter dans le chaos ? Les hommes, ces enfants espiègles, n'ont que faire de leurs têtes (peu importe qu'elles soient bien pleines ou seulement bien faites), ce dont ils ont besoin, vraiment besoin, c'est d'un guide, c'est-à-dire du Messie qu'il est, ordonnant que les mauvais médias doivent subir l'humiliation de la flagellation sur la place publique pour avoir osé éclabousser la sainte réputation de l'un des siens : quatre-vingt coups de fouet pour chaque journaliste ayant soutenu que le ministre des affaires étrangères passe ses nuits au Sheraton, aux frais du contribuable, en compagnie d'une parente à lui. La chambre de cette dernière, soit dit en passant, a été payée, rubis sur l'ongle, par son excellence le ministre, en chair et en os. Pourrait-on rêver plus de transparence dans la gestion des finances publiques ?
Dans cet univers métamorphosé, l'antique redeviendrait neuf, le vétuste recouvrerait son éclat, et le verbe ancien éclipserait son corollaire dépravé, cet insolent qui prétend mieux sonder l'âme du vivant. L'homme, lui aussi, régénèrerait : il ressemblerait à son aïeul – son saint salaf – du Neandertal. L'illuminé s'accommoderait bien, lui qui a le tempérament d'un prophète, de son statut d'être humain, enfin réconcilié avec sa nature d'ange, peut-être même de divinité. Et pourquoi ne serait-il pas un dieu pour ces misérables que sa bonté a épargnés ? L'illuminé tourne et retourne cette question dans sa tête parfaite de Messie et n'y trouve rien à redire. Oui, pourquoi s'abstiendrait-il de revendiquer un statut qui lui revient de droit ?
Sauriez-vous lui répondre, vous qui souriez dans votre coin d'un sourire bien étrange, bien équivoque ?


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