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Bourguiba : quelques souvenirs émus
Opinions


Par Dorra BOUZID *
Comment interpréter ce retour subit à Bourguiba ? C'est comme si on le redécouvrait tout d'un coup. Combien s'est révélé agréable et émouvant, ce retour ravi au vieux Chef encore tant aimé ! Ce rush fulgurant sur les vidéos, ses exaltants discours télévisés ou radiophoniques et ses écrits : une véritable Bourguibamania s'est installée en Tunisie pour le plus grand bonheur d'une grande masse de Tunisiens. Est-on à la recherche d'une seconde idole charismatique, après 23ans de «statufication» d'un dictateur ?
Il est vrai que jusqu'à maintenant ,dès qu'on parle de Bourguiba ,on imagine aussitôt un personnage plein de charme, qui savait parler, qui savait convaincre, qui savait agir :puisque avec sa première équipe il a doté notre pays bien aimé de toutes les structures d'un véritable Etat indépendant, libéré la femme avec un Code du statut personnel révolutionnaire, unique dans le monde arabe, fait instruire toute la Tunisie, instauré le planning familial et une véritable politique de santé, constamment soutenu l'Algérie-sœur en guerre et les frères palestiniens etc, etc.
Tout le peuple fête avec joie le souvenir d'un grand-père bien aimé : oubliées les frasques, les années difficiles ! Il ne reste plus que la vénération pour un bienfaiteur de la Patrie.
Ce charme unique, nous, étudiants à Paris avant l'Indépendance, nous nous en délections déjà. Nous allions alors lui rendre visite à Chantilly où il se morfondait dans sa résidence surveillée. Mais en nous recevant, il retrouvait toute sa prestance physique et morale et nous éblouissait par son courage, la clarté de son verbe et le charme de son discours. Personnellement, quand je me suis lancée à l'époque dans le combat féministe,sous le pseudonyme protecteur de «Leïla» avec l'équipe de «l'Action» (futur «Jeune Afrique») puis dans «Faïza» le premier magazine féminin et féministe arabo-africain, je n'ai jamais eu à me plaindre de la moindre censure de sa part. Bien au contraire ! Il appréciait le franc- parler et la libre expression-mais ne tolérait pas déjà qu' on s'attaque à sa personne ! Ce qui poussa alors Jeune Afrique à se mettre à l'abri à l'étranger.
Il lisait attentivement mes articles qui appuyaient passionnément les luttes féministes et toutes ses actions nationalistes révolutionnaires,les commentait et allait jusqu'à réparer les injustices ou les insuffisances que nous dénoncions ! Il m'a fait même l'honneur de m'inviter à son second mariage avec Wassila Ben Ammar auquel nous avions consacré un numéro spécial qui a été vite épuisé. Il avait alors posé une seule condition : qu'il voie le texte avant impression. J'en garde encore un souvenir très ému et aussi le manuscrit annoté par lui, avec son célèbre stylo vert. J'avais eu alors la fierté de ne le voir corriger qu'une seule faute : j'avais écrit qu'il avait «les yeux bleus» et il a rajouté, avec l'encre verte : «gris bleu».
Deuxième grand souvenir ému : le numéro spécial de «Faïza» sur son fameux périple du Moyen-Orient avec Wassila où je les avais suivis; et , en particulier, son mémorable discours de Jéricho . Le monde entier s'en souvient encore et se rend compte que si on l'avait écouté, la guerre entre Palestiniens et Israéliens aurait probablement cessé !
Un amour qui reste intact
Je n'oublierai jamais non plus ses fameuses séances féministes où il tenait toujours à m'inviter pour les médiatiser dans «Faïza» et dont la plus impressionnante pour moi fut celle de Monastir. Tahar Belkhouja, son ministre de l'Intérieur ,m'avait téléphoné pour me dire que Bourguiba tenait à ce que je vienne, çe dimanche-là, au Palais de Skanès, à 11h00. Comme j'exerçais aussi la profession de pharmacienne, je lui ai répondu que je ne pouvais pas y aller,parce que j'étais de garde. Il me répondit que Bourguiba lui avait dit de m'emmener coûte que coûte –même « manu militari» ,s'il le fallait ! J'ai demandé,alors, de repartir aussitôt après.Tahar Belkhouja est venu me chercher à la pharmacie à 8H du matin,et, avec les sirènes nous avons traversé les rues et le bac à 200k/h !. Nous sommes arrivés à 11h15 ! Il nous attendait,pour commencer la séance !
Il avait convoqué plusieurs magistrats et policiers, deux prostituées et un couple divorcé. Et le voilà en train de lire un article de journal sur la première : une jeune prostituée qui était là ,voilée,toute petite ! Il fulminait: «Je lis qu'elle avait été emprisonnée pour racolage pendant 15 jours, qu'elle a été remise en prison 15 jours après ! Comment voulez-vous qu'elle cherche du travail si vous la mettez tout le temps en prison ? Essayez plutôt de la faire recycler et de l'aider… !» J'en pleurais ! C'était merveilleux de voir un chef d'Etat se pencher sur des destinées aussi humbles et pitoyables ! La deuxième était une danseuse du ventre du Malouf qui a raconté devant nous, à Bourguiba «qu'elle n'était pas une prostituée mais une danseuse, et que même Bourguiba Junior, quand il venait, l'invitait à sa table !…». Et Bourguiba de se tourner violemment vers les justiciers en s'exclamant : «Hein ! Vous voyez : mon fils aussi respecte les femmes !Pas vous ! Laissez -la travailler ! Laissez- la tranquille !». La troisième était debout. Et à côté, était assis le célèbre boxeur Omrane qui voulait divorcer d'elle: «Lève-toi lui cria Bourguiba avec indignation ! C'est à la femme d'être assise !» (J'en pleurais d'émotion !) Et voilà que Bourguiba, voyant Omrane pâlir, serrer les poings et sur le point de répondre violemment à son tour, empoigne un tampon buvard et le lui envoie à la tête, avec ces mots : «Il faut respecter les femmes, ce n'est pas parce que tu es un célèbre boxeur que tu dois les mépriser !»
Personnellement,en tant que journaliste, même lorsqu'il a peu à peu cessé de gouverner et laissé, peu à peu disparaitre,hélas, la liberté d'expression et s'installer, contre tous les journalistes indépendants,dont je n'ai jamais cessé de faire partie, je n'ai jamais eu à me plaindre de Bourguiba. J'ai toujours admiré et médiatisé son respect ,ses discours et ses actions pour les femmes. Il m'a fait seulement deux reproches au cours de ma carrière .Le premier, à propos d'une recette de cuisine : «Toi, m'a-t-il dit un jour, tu ne sais pas faire la cuisine, puisque dans les recettes de «Faïza» vous écrivez que la Ojja se prépare avec du Tabel et Karouia moulus alors que c'est avec de la Karouia en grains !» Le deuxième reproche, après l'Indépendance, c'était à propos de mon article signé «Leïla», dans L'Action et intitulé : «Pardonnez- nous, madame Hached !». J'y écrivais (j'en ai encore les larmes aux yeux) : «Pardonnez- nous madame Hached de ne pas vous avoir offert une maison, de ne pas vous avoir donné une pension, de ne pas avoir fait de vos enfants les pupilles de la Nation !» etc.
Il en avait été tellement bouleversé qu'il m'a –non pas convoquée –mais invitée paternellement à déjeuner (avec Mohamed Masmoudi alors ministre de l'Information)non pas pour me critiquer violemment ,mais pour me dire : «Je n'étais pas au courant ! Pourquoi ne me l'avez-vous pas fait savoir ?» Je lui avais alors répondu que «s'il fallait que je cherche à le voir à chaque fois qu'il y avait quelque chose à signaler, ça n'en finirait pas, et puis,comment savoir s'il allait me recevoir, etc». Il me répondit alors avec une grande douceur : «Je veux que vous m'informiez à chaque fois.Ma porte vous sera toujours ouverte, comme elle est ouverte à tous les Tunisiens».
Aujourd'hui ,les journalistes indépendants dont je n'ai jamais cessé de faire partie, ainsi que ses opposants politiques (même persécutés) ne sont pas prêts d'oublier que c'est malheureusement l'obstination de notre Grand Leader à garder le pouvoir, malgré la dégradation de sa santé, qui a laissé les Goebbels de la désinformation et de la répression ,nous imposer le trop long calvaire de la dépossession de la liberté. Mais, paradoxalement, et ce n'est que justice, l'amour pour le grand père bien-aimé est resté intact-même s'il a fauté !


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