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Un Bulgare à Tunis
Opinions
Publié dans La Presse de Tunisie le 13 - 10 - 2012


Par Zoubeida BARGAOUI*
Quelle ne fut ma joie en ce matin du 9 octobre 2012 lorsqu'en traversant le hall de mon institution d'enseignement, j'aperçus une affiche avec le nom de Todorov et lorsque je reconnus son portrait, crinière blanche et mince sourire. Todorov à Tunis, voilà un rêve que je caresse depuis 2008, année où nous organisions un séminaire scientifique sur «Analyse des pluies et crues extrêmes». Il s'agit d'une thématique, en sciences hydrologiques, qui s'intéresse à l'évaluation des crues exceptionnelles dévastatrices ou des sécheresses prolongées et tragiques. J'avais noté qu'il s'agissait de situations pour lesquelles des ingénieurs et concepteurs de systèmes de prévision et d'alerte dans les pays développés se sont trouvés dépourvus et ont demandé l'aide des sociologues et philosophes pour essayer de comprendre la nature humaine et comment elle réagit face au risque extrême, celui vital, la faim, la soif, la noyade. Où est le lien me diriez-vous ?
Il se trouve que Todorov a écrit un livre qui s'intitule «Face à l'extrême» (Seuil, 1991) dans lequel il a décortiqué les comportements d'hommes ayant été placés face à une situation extrême : déportés dans un camp nazi ou un camp stalinien. Il nous y a invité à réfléchir sur l'humanité des gens et sur les processus de déshumanisation, qui peuvent entraîner le commun des hommes à commettre des actes barbares et des génocides. Comment ces personnes ont-elles survécu, où ont- elles trouvé la force de combattre «le mal» et qu'est-ce que ces expériences peuvent nous apprendre de nos limites ? Ce sont là quelques points soulevés dans ce livre très émouvant et inoubliable. Malheureusement, ce ne fut pour moi qu'un rêve ; je n'étais pas dans les sciences humaines ni dans la littérature et il était très difficile de penser à inviter T. Todorov à l'Enit ! Néanmoins, nous avions à l'époque eu la chance d'avoir parmi nos enseignants vacataires le professeur Abdelaziz Labib, éminent philosophe chargé du cours d'éthique ; il donna une excellente conférence devant un parterre de 50 scientifiques ingénieurs et physiciens de formation, de plusieurs nationalités (Canada, Maroc, Algérie, France, Allemagne et Tunisie). Je me souviens que sa conférence intitulée: «L'idée d'extrême au point de vue de l'éthique » et où il était question de rationalité et d'irrationalité a été suivie de nombreuses questions et qu'il a reçu les félicitations des présents. S'agissant de la conférence inaugurale, beaucoup s'étaient d'abord demandés : que fait un philosophe parmi nous ? Lui-même était assez gêné au début et même sceptique lorsque je l'avais invité. Mais face à l'intérêt présenté par son auditoire, il a finalement apprécié «l'expérience» et les physiciens ont pu introduire un grain d'humanité dans leurs analyses quantitatives et leurs modèles.
Le caractère entier de l'homme, le fait de ne pas faire la différence entre l'ingénieur ou le physicien que l'on est et l'homme qui vit son quotidien a été l'une des questions qui ont conduit Todorov à écrire un essai intitulé «Nous et les autres» (Seuil, 1989). C'était à un moment de sa vie où il a jugé qu'il était temps que ses «convictions ou sympathies» aient «une interférence» avec son métier de linguiste et d'écrivain. Il avait constaté une «rupture» entre deux personnes en lui, «entre vivre et dire, entre faits et valeurs». Il devait établir un rapport entre lui en tant que savant et son objet d'analyse. Il fallait introduire de la subjectivité. Il en est «venu à préférer l'essai moral et politique». Ces choix ont, semble-t-il, un lien avec sa vie personnelle puisqu'il dit dans une interview que l'expérience de la paternité (1974) lui a été décisive: «Dans la vie d'un individu sans ancrage social, et surtout sans enfants, il reste la possibilité de penser le travail – par exemple, la thèse que l'on écrit – comme un monde en soi. Si vous sentez constamment l'appel de votre enfant, il devient difficile de garder une frontière étanche entre votre vie et votre pensée. J'ai été heureux de dépasser ce stade d'enfermement dans un monde à part, pour chercher une relation significative entre ce que j'étais et ce sur quoi je travaillais...».
Aujourd'hui, aussi bien dans les sciences de la nature que dans les sciences physiques et même dans les sciences médicales, la reconnaissance de la dimension subjective de l'objet d'étude a gagné beaucoup de terrain (on parle de systèmes complexes). Cela s'est fait notamment grâce à l'introduction de la dimension environnementale (la sauvegarde de la Terre en tant qu'espace de vie) et du droit des générations futures dans la conception des solutions technologiques. Le principe de gestion participative et celui de gestion locale résultent de cette reconnaissance et ils deviennent une sorte de jauge (mesure) de l'humanité des solutions techniques (ce qui est exprimé en termes de durabilité chez les ingénieurs).
Les enseignements sur l'éthique du métier d'ingénieur (ou des autres métiers) trouvent malheureusement peu de chemin dans nos cursus universitaires tunisiens, à part celui de médecin, qui est traditionnellement un métier qui allie l'humanité du sujet à l'analyse scientifique. Pour se convaincre de la nécessité d'instaurer cette dimension éthique dans l'enseignement universitaire, il suffit de se dire que si les populations qui bénéficient d'un projet de développement sont absentes du projet, elles sont de fait assimilées à des objets et donc humiliées. Un sentiment répandu surtout parmi les populations vivant derrière «le Mur», frontière invisible mais bien réelle, séparant la zone côtière et la zone continentale de ce pays. Il est très facile de se rendre compte qu'en Tunisie beaucoup de projets ne répondaient pas à leurs attentes ou ont engendré des nuisances non considérées dans l'étude. L'exemple (pour n'en citer qu'un puisqu'il a été très médiatisé) de la décharge de Jradou est significatif à plus d'un titre. Cette décharge, qui était à une certaine époque en Tunisie présentée comme le fleuron des mesures de conservation environnementale est aujourd'hui décriée et refusée par les populations qui se plaignent des incidences négatives sur la nappe et sur l'accès aux ressources en eau.
Ainsi, l'introduction d'une certaine subjectivité (ce que pensent les bénéficiaires d'un projet par exemple), fait-elle partie de la vision éthique du métier d'ingénieur. L'éthique, c'est les systèmes de valeurs. Y-a-t-il des systèmes de valeurs universels, pour toutes les sciences et sous tous les cieux ? C'est une question qui n'est pas triviale aujourd'hui en Tunisie, où un débat parfois musclé oppose (en tout) des références religieuses à des références laïques ou universelles.
Etant bulgare de naissance, ayant vécu sa jeunesse en Bulgarie sous le régime de la dictature, T. Todorov est parti en France à la faveur d'un «cadeau» d'une tante qui lui a payé les frais de voyage. Il a décidé de rester là-bas, pour vivre dans une société réputée libérale. Il a bien demandé l'avis de ses parents avant de prendre sa décision. Ils lui ont dit «ta vie est là-bas». Il a payé cher cette liberté puisque cela lui a valu de ne pas revoir ses parents pendant des dizaines d'années, lui qui pense que la paternité a changé sa vie. Voilà un destin qui ressemble à tant de destins en Tunisie : les gens qui se sont exilés pour des raisons politiques, les gens qui se sont jetés à la mer pour des raisons économiques mais aussi parce qu'ils aspirent à plus de dignité «nous sommes des morts ici» ont dit quelques uns.
S'il vient chez nous aujourd'hui, c'est aussi j'imagine dans une sorte de dialectique. Cette révolution, première du monde arabe, qu'a-t-elle de spécifique ? Qu'a-t-elle d'universel ? Déjà, il semble l'avoir intégrée dans l'universalité au vu du titre de sa conférence (prévue samedi 13 octobre à 10h30 à la Cité des Sciences de Tunis). Celle-ci porte sur «les ennemis (intimes) de la démocratie», sujet d'un livre qu'il a écrit récemment et qui, selon les interviews que j'ai pu lire sur le net, s'adresserait plutôt à des pays à tradition démocratique.
*(Ecole nationale d'ingénieurs de Tunis)


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